Competences & rh

Reportage/Prof rural: «Depuis les montagnes du Rif, je changerai le monde»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5282 Le 29/05/2018 | Partager
Affecté dans un douar coupé de tout, il introduit son univers dans son établissement
Ses initiatives innovantes deviennent virales sur les réseaux sociaux
Il fait tout pour faire aimer l’école à ses élèves
galere_dun_prof_2_082.jpg

Hicham Elfaquih, 33 ans, a rejoint l’école Tafsast en septembre dernier. C’était sa première affectation en tant qu’enseignant contractuel. Pour son premier contact avec ses élèves, une surprise. Il a distribué des fournitures scolaires emballées dans du papier cadeau, des biscuits et des yaourts à toutes les tables. Chacune est marquée par deux ballons où le nom d’un élève est écrit. Les enfants étaient surpris, jamais un instituteur ne leur avait offert de cadeaux

A une centaine de kilomètres d’Al Hoceïma, au milieu des montagnes du Rif, se trouve un douar de quelque 260 habitants, Tafsast (commune rurale de Chaqrane). Des sentiers sinueux, un climat difficile, pas d’eau courante, aucun commerce, administration, centre de santé ou transport public.

galere_dun_prof_1_082.jpg

L’école de Tafsast se trouve au milieu des montagnes du Rif. Les élèves, moins d’une soixantaine, doivent marcher chaque jour plusieurs kilomètres pour l’atteindre

Pour se déplacer de ce petit douar isolé vers la commune rurale la plus proche, celle de Chaqrane, il faut louer les services d’un transport clandestin, à 300 DH. Un trajet tortueux de 24 km sépare les deux agglomérations. Pour le parcourir, il faut compter une heure et demie.  

ecole_rurales_082.jpg

La majorité des écoles rurales sont électrifiées. En revanche, il reste encore beaucoup d’efforts à fournir pour les raccorder aux réseaux d’eau potable et d’assainissement. 56,3% d’entre elles n’ont toujours pas accès à l’eau potable et 93,3% ne sont pas raccordées au réseau d’assainissement. Les conditions d’accueil des élèves ruraux restent austères

Le douar abrite néanmoins une petite école primaire de trois classes. Elle accueille 58 élèves qui parcourent chaque jour plusieurs kilomètres à pied pour y arriver. Les plus proches doivent marcher 2 km avant d’atteindre l’établissement. Durant les périodes de neige et de fortes pluies, les cours peuvent s’arrêter pendant plusieurs jours d’affilée. 

En septembre dernier, un jeune prof contractuel de 33 ans, Hicham Elfaquih, a rejoint l’école, pour sa toute première affectation en tant qu’enseignant d’arabe. Inexpérimenté, certes, mais plein de bonne volonté et d’enthousiasme. En quelques mois, ses multiples initiatives innovantes deviennent virales sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, au bout de seulement deux mois d’exercice, le ministère de l’Education nationale lui envoie une lettre de félicitations.

prof_en_milieu_rural_5_082.jpg

«J’ai capitalisé sur mes formations et mon expérience terrain en tant qu’acteur associatif pour mener à bien ma nouvelle mission», confie Hicham Elfaquih. Le jeune enseignant est président d’une association dédiée à l’enfance et à l’environnement, «Amjad pour les initiatives citoyennes».

Licencié en droit privé, il est également titulaire d’une licence professionnelle d’agent de développement social, et d’un master «Enfance et justice des mineurs», de l’université de Tanger. Il avait déjà tenté sa chance dans des concours d’établissements pénitentiaires, maisons de redressement pour mineurs et ministères, sans succès. Au grand bonheur de ses élèves!

prof_en_milieu_rural_6_082.jpg

L’enseignant a repeint en couleur vives les vieilles tables noires et égratignées de l’école, avant de s’attaquer aux murs avec ses collègues. Les images de cette opération ont été largement partagées sur les réseaux sociaux. Beaucoup d’enseignants ont ensuite suivi son exemple

prof_en_milieu_rural_7_082.jpg

S’inspirant d’exemples étrangers, le jeune prof a mis à la disposition de ses élèves des brosses à dent et du dentifrice en classe. Il les encourage à se brosser les dents durant les récréations. Une manière de les sensibiliser à l’hygiène corporelle

A son arrivée au douar, Hicham n’a eu d’autre choix que d’occuper une classe vide, partagée avec son collègue prof de français. A l’école, ils sont au total deux enseignants, et deux enseignantes qui ont eu la chance de bénéficier d’un petit logement de fonction. Tous sont des trentenaires.

Le directeur, pour sa part, gère deux écoles centrales avec leurs annexes disséminées dans la région. Celle de Chaqrane, qui inclut quelque 5 écoles annexes, et celle de Tafsast, comprenant près de 3 autres annexes. Il chapeaute ainsi au total une dizaine de petits établissements. A Tafsast, il n’est que rarement sur place.

Baisser les bras n’est pas une option

prof-en-milieu-rural-1-082.jpg

Grâce aux dons de bienfaiteurs, il a organisé de petites fêtes, des sorties dans la région pour participer à des animations. Une nouveauté absolue pour ces enfants qui n’ont jamais quitté leur douar. Il a également organisé un déjeuner au profit des élèves et de leurs parents. Il a lui-même égorgé et cuisiné deux chèvres pour l’occasion

Hicham ne s’est pas laissé abattre par les conditions difficiles de son école. Pour lui, baisser les bras n’est pas une option. Dès le premier jour, il prouve son engagement et son dévouement. A la rentrée des classes, il prépare une surprise à ses élèves, à ses frais. Il a sous sa responsabilité une trentaine, répartis en deux classes à niveaux multiples (de la 3e à la 6e année).

Bien avant qu’ils arrivent, il place des fournitures scolaires emballées dans du papier cadeau, des biscuits et des yaourts à boire sur toutes les tables. Chacune d’elles est marquée par un ballon, sur lequel le nom d’un élève est écrit. «J’ai lu de la stupeur et de la surprise dans leurs yeux.

prof_en_milieu_rural_1_082.jpg

 

C’était la première fois qu’un enseignant leur offrait des cadeaux. Ils étaient très contents», se rappelle le jeune prof. Mais des deux, c’était lui le plus heureux. La première journée, il en profite pour faire connaissance avec eux. La deuxième, il leur précise son mode opératoire.

«La première chose que j’ai faite a été de casser devant eux le bâton que mon prédécesseur utilisait pour les frapper. Ils étaient incrédules au début. Puis, à ma demande, ils m’ont longuement applaudi», raconte-t-il. Pas question de châtiment corporel ou de pression. Son objectif est d’abord de leur faire aimer l’école, sachant que la majorité finit par abandonner sa scolarité à l’issue de la 6e année du primaire.

Face aux difficultés qu’ils rencontrent, beaucoup d’enseignants sombrent dans le défaitisme ou la violence contre leurs élèves. Ce n’est pas le cas de Hicham, prêt à défier tous les obstacles. Loin d’être rêveur ou idéaliste, il croit simplement que tout un chacun peut, à son niveau, apporter sa pierre à l’édifice. «Avant de demander ce que mon pays a fait pour moi, je pense à ce que moi je lui ai apporté. C’est cela la citoyenneté», souligne-t-il.

prof_en_milieu_rural_2_082.jpg

L’enseignant au grand cœur s’émeut de voir des enfants mal habillés, mal coiffés, chaussures usées… L’hiver dernier, il leur a offert des vêtements chauds grâce à une association. Durant ses après-midis libres, il s’improvise coiffeur. Même les parents sollicitent désormais ses services

Les photos de cette première initiative font sensation sur les réseaux sociaux. L’enseignant du rural décide ensuite de s’occuper des tables de sa classe, vieilles d’au moins 25 ans, noires et toutes égratignées. Il les repeint en couleurs vives et les réorganise en forme de U, avant de s’attaquer aux murs avec ses collègues. Les images de cette opération font le tour d’internet, et des enseignants de plusieurs régions décident de suivre son exemple.

prof_en_milieu_rural_3_082.jpg

Pour faciliter l’accès à l’eau aux habitants, Hicham a procédé au forage d’un puits, financé à travers un appel aux dons. Le projet a pu voir le jour il y a moins d’un mois

Hicham s’inspire des expériences nées dans d’autres pays. A l’image des écoles japonaises et coréennes, il achète à ses élèves des brosses à dent et du dentifrice, qu’il accroche sur un mur de sa classe. De cette manière, il les incite à se laver les dents durant les récréations et les sensibilise à l’hygiène corporelle. L’enseignant s’improvise même en coiffeur. Durant ses après-midis libres, muni d’une tondeuse, il coupe les cheveux de ses élèves.

«Maintenant, même leurs parents viennent solliciter mes services», lance-t-il, amusé. Dans le douar, il n’y a pas de coiffeur. Les habitants sont obligés de se déplacer au souk hebdomadaire de Khmiss Ajdir à Taza. La coupe y coûte 15 DH. Une somme qui peut paraître modique, mais à leurs yeux, elle reste non négligeable.  

A 12 ans, certains n’ont jamais quitté leur douar…

«Evoluant dans des conditions précaires, les enfants sont souvent mal habillés et leurs chaussures sont usées. Je fais mon possible pour les aider», relève Hicham avec regret.

En partenariat avec des associations, il leur a offert des vêtements chauds, des bonnets, des gants et des bottes durant l’hiver. Grâce aux dons de bienfaiteurs, et au transport scolaire prêté par la commune, il leur a organisé de petites fêtes et des sorties dans la région, afin de participer à des animations avec DJ, clowns et activités diverses. Pour eux, ce fut de grandes premières. Certains, même à 12 ans, n’ont jamais quitté leur douar.

Avec toutes ces activités, le jeune enseignant a ouvert pour ses élèves une fenêtre sur le monde.

Au retour de ses week-ends chez lui à Bni Bouayach (à 23 km d’Al Hoceïma), il leur ramène souvent des friandises qu’ils ont rarement l’occasion de déguster.  

Un psy pour rencontrer les élèves

Dernièrement, le jeune enseignant a organisé un déjeuner en faveur des élèves et de leurs parents. Il a lui-même acheté (grâce au don d’un bienfaiteur), égorgé et cuisiné deux chèvres pour l’occasion, et acheté des fruits et limonades. Il a également invité par la suite un psychologue pour rencontrer les élèves, enseignants et habitants.

Une première dans une école rurale reculée. Pour les faire sortir du douar, il a essayé d’organiser une visite d’un aéroport, afin de réaliser leur rêve de monter à bord d’un avion. Mais le projet n’a malheureusement pas abouti.

Pour lui, tous les moyens sont bons pour leur faire aimer l’école et les garder le plus longtemps possible dans le système. Il ne s’amuserait pas, par exemple, à les gronder s’ils n’ont pas fait leurs devoirs. Un enfant du rural, au retour de l’école, n’a pas vraiment de répit.

Il doit aider ses parents, aller chercher de l’eau, du fourrage, ou encore, donner à manger au bétail… Hicham en a conscience. Les devoirs sont souvent faits en classe. Le prof leur traduit aussi, à chaque fois que nécessaire, les cours en amazigh, leur langue maternelle, afin de faciliter leur apprentissage.

Avant leur départ pour les vacances, il les salue de manière originale «casual», à l’image de celle rendue célèbre dernièrement par les  réseaux sociaux. 

prof_en_milieu_rural_4_082.jpg

En guise de logement, Hicham occupe une classe vide avec son collègue enseignant de français. Pas d’eau courante, ni de sanitaires. Dernièrement, des intempéries ont eu raison de la connexion internet par satellite fournie par le ministère, de la télévision et du réfrigérateur. Malgré les conditions difficiles auxquels ils sont confrontés, il garde le sourire.

«Ils sont intelligents, travailleurs et disciplinés. Il faut simplement se mobiliser pour les aider à persévérer, les motiver, les inspirer et essayer d’innover. Nous ne pouvons garder des approches classiques», souligne l’enseignant.

Hicham Elfaquih, qui a cette année le statut de détaché, sera certainement redéployé à la prochaine rentrée. Cela lui fera mal au cœur de quitter ses élèves et le douar qui l’a accueilli pendant des mois. Mais il ne refuserait pas non plus de bénéficier de conditions moins rudes.

Dernièrement, des pluies torrentielles ont eu raison du réfrigérateur, de la connexion internet par satellite et de la télévision. «Nous sommes presque coupés du monde, nous avons l’impression de vivre dans les années 60», regrette le jeune prof. S’identifiant aux soldats des frontières, il continue de garder foi en sa mission. Après son départ, les enfants de Tafsast auront-il droit à des enseignants aussi engagés…

«De grâce, des toilettes!»

prof_en_milieu_rural_8_082.jpg

Construite il y a plus de 25 ans, l’école Tafsast n’a jamais été dotée de sanitaires. Elèves et enseignants sont obligés de faire leurs besoins dans la nature, derrière les murs de leur établissement! Une situation particulièrement gênante. Surtout pour les filles, qui représentent plus de la moitié des effectifs. L’absence de sanitaires figure, d’ailleurs, parmi les motifs d’abandon scolaire en milieu rural. Lassés d’attendre que le ministère équipe leur école de sanitaires, les élèves espèrent que des bienfaiteurs voudront bien financer le projet…  
L’établissement n’est pas non plus raccordé au réseau d’eau courante. Les élèves ramènent avec eux des bouteilles qu’ils remplissent chaque matin d’un cours d’eau sur le chemin de l’école. Pour atteindre ce cours d’eau, les enseignants doivent parcourir 4 km. Les habitants leur prêtent parfois des ânes pour se déplacer.  Il y a quelques jours, Hicham Elfaquih a pu financer le forage d’un puits, à moins d’un kilomètre de l’école, grâce à un appel aux dons. L’opération, qui profitera à l’ensemble du douar, a coûté 40.000 DH. Cela leur facilitera la tâche, en attendant le raccordement au réseau d’eau courante.

                                                                      

Un statut social à part

Ces dernières années, le statut d’enseignant a perdu de son prestige. A plus forte raison, celui du rural. Cela dit, dans les petits patelins isolés, la réalité est toute autre. L’instituteur y est généralement la personne la plus instruite et la plus respectée.

Celle à qui les habitants peuvent demander conseil. Celle qui leur lit les ordonnances du médecin, les notices et correspondances diverses. Ou encore, celle à qui l’on demande de faire le prêche du vendredi quand l’imam de la mosquée s’absente.

C’est le quotidien de Hicham Elfaquih. Les habitants de Tafsast lui vouent respect et considération. Ils n’ont pas grand-chose, mais ils tiennent à partager le peu qu’ils possèdent. Les mamans lui envoient souvent du pain. Les pères de famille, agriculteurs, lui font don de légumes, selon les saisons. Ce sont les seuls présents qu’il accepte.

Très actif, Hicham a fait rentrer son univers associatif dans son école, mais aussi dans l’ensemble du douar. Il fait, par exemple, appel à d’autres associations pour des dons de vêtements et de médicaments, ou pour des campagnes médicales. Ce que les habitants apprécient.

Les enseignants, directeurs et cadres pédagogiques ne peuvent plus se cantonner derrière les murs de leurs établissements. L’école doit s’ouvrir sur son environnement.

A la fois pour être acteur de son évolution, et pour s’enrichir des interactions qu’elle peut y réaliser. C’est l’esprit que la tutelle souhaite diffuser. Cependant, il faut d’abord qu’elle arrive à motiver ses troupes, en majorité découragées.

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc