Société

Mahjouba: La moto made in Maroc qui désenclave l’art

Par Jean Modeste KOUAME | Edition N°:5281 Le 28/05/2018 | Partager
L’initiative mélange artisanat et impression 3D
Objectif: faire cohabiter l’artisanat avec l’industrie classique
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Prototype de Mahjouba 1. L’engin made in Maroc est réalisé avec du cuivre, de l’os, du bois et de l’acier (Ph. EVH)

«Il faut trouver cette manière de réintégrer l’artisanat dans un processus industriel, économique et social. Les enjeux sont multiples. Ils ne sont pas juste économiques. Ils permettent aussi de se réapproprier sa propre histoire. Parce qu’au fond, c’est entre la tradition et la modernité que se trouve l’enjeu de remettre en dialogue l’artisanat avec l’industrie classique», défend Eric Van Hove, artiste établi à Marrakech.

D’origine belge, l’artiste a un parcours atypique. Il est né en Algérie, a grandi au Cameroun, a vécu 10 ans au Japon et vit depuis quelques années à Marrakech. Sous la direction d’Eric Van Hove, plus de 50 artisans marocains ont réalisé une œuvre hors-pair.

L’équipe marocaine réussit à démonter entièrement un moteur Mercedes V12 et refait entièrement les 465 pièces de l’engin, y compris les petits boulons, au demi-millimètre près. Le projet V12 s’inspire d’une voiture super sport haut de gamme, définie comme «100% marocaine», fabriquée par l’entreprise Laraki (du nom du designer Abdeslam Laraki).

Le concept-car a été dévoilé en 2004 au Salon international de l’automobile de Genève. La voiture était équipée d’un moteur V12 Mercedes. «Je me suis posé la question de savoir si le vrai enjeu n’aurait pas été de la faire fonctionner avec un moteur marocain ou alors africain». Le projet V12 naît ainsi de l’envie de l’artiste de marocaniser la pièce maîtresse de la Laraki Fulgura.

A travers cette réalisation, l’équipe veut aller à l’encontre des idées reçues, selon lesquelles l’artisanat ne peut générer qu’un petit produit exotique et de seconde zone. Le résultat final est un objet moderne, technique, qui les remplit de fierté. Parvenir à réaliser un tel produit enflamme leur imaginaire et leur donne confiance en eux. «Quand on réussit à faire ce moteur et qu’on l’assemble tout d’un coup, il y a une forme d’Œdipe qui se passe. C’est un énorme enjeu métaphorique pour toute l’Afrique», soutient Eric.

Le projet Mahjouba est développé juste après la pièce V12. Démarré en 2016, lors de la COP22 à Marrakech, le programme se fixe comme objectif de fabriquer une moto électrique 100% made in Maroc. Pour financer la recherche et développement, les prototypes du V12, qui sont des œuvres d’art, sont commercialisés.

Les musées se les arrachent pour environ 50.000 euros/unité. L’accès au marché de l’art plutôt que de l’artisanat ou du souk permet au porteur du projet d’avoir des marges assez importantes entre le coût de revient et la vente. Ce qui permet de financer la recherche et développement. Autre défit: permettre à tout artisan marocain de fabriquer l’engin, dès qu’il aura accès à un kit (batterie, cadre, moteur, pièces de composantes électroniques…).

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Reproduction, au demi-millimètre près, du moteur Mercedes V12 du concept-car Laraki Fulgura. La sculpture est composée de 53 matériaux dont 12 essences de bois, des métaux recyclés (aluminium, cuivre…), des os de vache, de chameau, de chèvre ou encore de la poterie, du zellige…  La pièce pèse 380 kg, pour une taille de 110cm x 90cm x 86cm et fait partie de la collection du Hood Museum of Art, New Hampshire, Etats-Unis (Ph. François Hernandez)

Mais aussi assurer une couverture sociale à l’artisan. La moto est développée sous 5 prototypes. Les équipes en sont au troisième. Le premier prototype est une copie littérale d’une moto chinoise. Il a été assemblé à Marrakech et exposé pendant la COP22. Baptisé Mahjouba 1, l’engin est réalisé avec du cuivre, de l’os, du bois et de l’acier. Un deuxième prototype a vu le jour. Il est réalisé avec des matériaux de l’artisanat, disponibles dans un rayon de 1 kilomètre de l’atelier de Marrakech.

Le troisième exemplaire agrège l’expérience et le savoir-faire artisanal de réparateurs de motos de la médina. Le projet développe un dialogue entre la modernité et la tradition en combinant artisanat et impression 3D. L’artisanat a un certain nombre de matériaux qui sont fragiles, comparés à ceux de l’industrie. Pour pallier ces difficultés, les équipes du projet Mahjouba font du rétro-ingénierie, ou ingénierie inverse (reverse engineering).

«Il y a des propriétés techniques que l’imprimante peut proposer, qui lorsqu’elles sont mises en dialogue avec l’artisanat pallient les faiblesses des deux et offrent plus de flexibilité. Le 5e prototype sera achevé en 2019.

«Des multinationales ont déjà commencé à s’investir à partir du 4e. Pour nous soutenir, des entreprises mettent leurs équipes d’ingénieurs au service de certaines parties de la moto, développée avec des matériaux de l’artisanat marocain. Nous veillons aussi à ce que les pièces puissent être réalisées sur place, par l’artisan lui-même (moulage des transmissions…)», révèle Eric Van Hove.

Le modèle socio-économique reste le vrai challenge. L’enjeu derrière est d’imaginer une vraie économie basée sur l’artisanat. Au Maroc, l’artisanat emploie près de 2,3 millions de personnes, soit environ 20% de la population active. Le modèle permet de connecter un nombre important d’artisans, de manière à ne pas les rassembler tous sur un même site. Ce qui devient un nouveau format d’entreprise.

Sur le marché, une nouvelle donnée permet de croire en la viabilité du projet. Les consommateurs sont de plus en plus demandeurs de produits personnalisés. Le client est prêt à payer plus pour un produit qui raconte une histoire, unique et pour lequel il a éventuellement participé à la création.

 

 

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