Tribune

La Grande Guerre: 8.500 volontaires sous les couleurs du Maroc!

Par Bahija SIMOU | Edition N°:5405 Le 05/12/2018 | Partager

Bahija Simou, docteur d’Etat en histoire contemporaine, spécialiste d’histoire militaire, est l’auteur de plusieurs ouvrages. Elle a été commissaire des diverses expositions et activités culturelles. Elle est aussi membre de l’Académie des sciences d’Outre-mer et du comité scientifique ALIPH à Paris. Elle occupe actuellement le poste de directrice des Archives royales. Elle a bénéficié de la reconnaissance nationale et internationale, elle a été distinguée notamment par le Wissam Al Arch de l’Ordre d’Officier en 2014 et faite Officier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur de la République française en 2016  

L’histoire des combattants et des travailleurs marocains pendant la Grande Guerre est restée longtemps méconnue et on ne lui a accordé que peu d’attention lors des célébrations d’un conflit trop exclusivement envisagé selon une optique européenne. Notre propos vise à porter un autre regard sur la contribution marocaine et à éclairer une page de notre histoire commune.

Deux ans après les tabors

On sait que 28 mois après avoir été  contraint de signer le traité de protectorat (30 mars 1912 à Fès), le Maroc se trouvait appelé à participer à la Première Guerre mondiale qui venait d’éclater le 28 juillet 1914. La France, qui ressentait son déficit en combattants, fit évidemment appel à son empire colonial.

Le Maroc était encore loin d’être totalement occupé. La révolte des tabors contre l’occupation française dont la ville de Fès avait été le théâtre en avril 1912  était encore dans les mémoires, et les soldats qui y avaient pris part croupissaient encore dans les prisons quand ils ne s’étaient pas enfuis dans les campagnes. La résistance était encore vivace  dans la plupart des régions. Au lendemain de la victoire de Moha Ou Hamou Zaïani à El Herri, le 13 novembre 1914, désastre français, Lyautey put croire que le Maroc était perdu.

Après cette révolte, l’armée régulière marocaine qui ne comptait plus que 1.400 hommes fut dissoute sur ordre de Lyautey et réorganisée sous le nom de «Troupes auxiliaires marocaines» issues des anciens tabors. Au début de l’année 1914, ces troupes auxiliaires cédèrent la place à deux régiments de Chasseurs indigènes à pied, regroupés dans la brigade marocaine (brigade Ditte).

L’appel du 20 août 14

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Réponse du sultan Moulay Youssef à un télégramme du président de la République française, Raymond Poincaré, dans lequel ce dernier avait exprimé au sultan ses remerciements pour son aide à la France dans les circonstances de la Première Guerre mondiale. Dans sa réponse, le sultan l’assure de la détermination du Maroc à soutenir la France jusqu’à la victoire (21 août 1914/28 Ramadan 1332) (Ph. Archives royales)

Le 20 août 1914, à l’occasion des prières de Laylat al-Qadr, le sultan Moulay Youssef  se déclarait allié de la France, demandait à ses sujets de prier pour la victoire des alliés et lançait un appel aux engagements qui fut lu dans toutes les mosquées.

Il s’adressait aux volontaires en ces termes: «la France s’est trouvée dans l’obligation de prendre les mesures nécessaires à la défense de son honneur et ses alliés se sont mis à ses côtés (…) C’est ce qui a motivé votre départ en France.

Nous sommes persuadé que vous saurez montrer, au milieu des autres troupes, vos qualités de courage, de bravoure et de hardiesse à l’heure du combat. (…)  Soyez unis devant le danger et ne formez qu’un seul corps et une seule âme. Soyez tenaces, montrez la plus grande fermeté, la fermeté est récompensée par la victoire».

Le président Poincaré et les dirigeants français accueillirent la nouvelle de la participation marocaine avec satisfaction, et adressèrent un télégramme de remerciements à Moulay Youssef.

Le général Lyautey, de son côté, affirmait: «Dès le début de la guerre, S.M. Chérifienne, digne héritière de ses glorieux ancêtres, a compris que la cause religieuse dont Elle est le chef incontesté, ne pouvait que se solidariser avec ceux qui luttent pour le triomphe du droit, de la justice et de la liberté…».

L’appel du sultan Moulay Youssef, Commandeur des croyants, fut largement entendu puisqu’en deux mois, 8.500 volontaires purent être enrôlés.  La brigade marocaine n’était pas intégrée à l’armée française, les tirailleurs risquaient, en cas de capture, d’être considérés comme des francs-tireurs.

Jusqu’à 40.000 hommes

Les recrutements se poursuivirent au cours de l’année suivante avec l’aide des grands caïds du sud. Au total, le Maroc allait fournir 40.000 combattants dont plus de 33.000 furent envoyés sur le front français. Le fait est d’autant plus notable que le protectorat avait entamé un programme de grands travaux et que l’embauche sur les chantiers ne manquait pas.

On ne saurait trop insister sur le fait qu’à la différence de l’Algérie, de la Tunisie et de l’Afrique Noire, la conscription n’a pas été appliquée au Maroc: les tirailleurs marocains, tous volontaires, servaient sous les couleurs du Royaume. Il s’agissait de solides unités combattantes, composées d’hommes jeunes, bien sélectionnés, fortement encadrés par les officiers et sous-officiers français, bien entraînés par les différentes campagnes menées au Maroc.

Le premier régiment, qui se trouvait dans la Chaouia et dans le Gharb, fut embarqué à Kenitra et acheminé à Bordeaux par la voie atlantique et le deuxième, qui se trouvait dans la région de Taza, dut gagner Oujda et enfin  Oran où il fut embarqué pour Sète. Un centre d’accueil avait été créé à Bordeaux le 14 août 1914, mais à quel destin ces hommes étaient-ils promis?

Contexte très contradictoire

Lyautey  avait reçu l’ordre d’envoyer au combat toutes les unités actives et de replier ses forces  sur la façade atlantique. Mais il n’obtempéra pas, de peur que la reprise des territoires n’impose une reconquête du pays. Il proposa de n’envoyer sur le front qu’une partie du corps expéditionnaire et les volontaires marocains dont il disposait.
Le Royaume était confronté à une conjoncture des plus critiques. En proie à une crise d’identité, il ne pouvait ni assumer la perte de son indépendance ni accepter les contingences du protectorat. Et c’est dans cette atmosphère lourde d’amertume et de sentiment de rejet de la colonisation qu’il fut sollicité pour prendre part à la Grande Guerre aux côtés des alliés.
Mais comment engager ces Marocains dans une guerre sous la bannière de leur colonisateur? C’est l’appel de Moulay Youssef   aux Marocains qui vint  trancher cette question.

                                                                        

Sortir par le haut

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Lettre du grand vizir Mohamed El-Gabbas au caïd Ali Ould Barakat Sbaï l’informant de l’amnistie en faveur des soldats qui avaient déserté l’armée et lui demandant de faciliter le recrutement de ceux qui voudraient participer à la Guerre mondiale (17 septembre 1914/26 chaoual 1332) (Ph. Archives royales)

Le sultan vit dans la participation à la guerre une opportunité de faire libérer ses soldats emprisonnés depuis les événements de Fès et d’obtenir l’amnistie et la sécurité pour ceux qui s’étaient déclarés réfractaires à l’enrôlement en 1912.  Il décréta l’amnistie en leur faveur et appela les agents du Makhzen à faciliter leur enrôlement.

L’appel du sultan traduisait son courage politique,  sa capacité de sortir par le haut d’une conjoncture aux conséquences multiples et contradictoires. En prenant cette décision, il se conformait aux grandes traditions du Maroc, qui est connu pour son attachement à la défense du droit et des valeurs humaines.

Dans son approche, et afin d’assurer la légitimité de sa décision, le sultan fit d’ailleurs preuve du souci de se conformer aux traditions et aux préceptes culturels et moraux de la Nation en recueillant l’avis des ulama, tout en se référant aux liens qui unissaient le Maroc et la France à travers leurs relations ancestrales, leurs pactes et leurs traités. C’est la même attitude de son fils Sidi Mohammed Ben Youssef (le futur Roi Mohammed V), qui lancera en 1939 son appel invitant les soldats marocains à aller combattre aux côtés des Français dans la Deuxième Guerre mondiale.

C’est toute la vigueur de la relation franco-marocaine et la communauté de vues entre les deux pays que ces deux prises de position historiques viennent illustrer avec force.

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