Société

Latifa Elouadrhiri, la Marocaine qui a toujours rêvé grand dans le monde de l’infiniment petit

Par Mohamed BENABID | Edition N°:5339 Le 29/08/2018 | Partager
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En mai 2018, Latifa Elouadrhiri avec des cadres du ministère et du directeur du laboratoire (Ph. L.E.)

Peu connue dans son pays d'origine, la Marocaine Latifa Elouadrhiri est pourtant considérée comme l'un des meilleurs experts de la physique nucléaire et des particules au niveau mondial. Après avoir  fait l'essentiel de ses études à l'Université Mohamed V à Rabat, elle complètera son parcours par un doctorat en France avant d'être attirée par La Mecque de la recherche scientifique, les Etats-Unis. Elle s'est faite remarquer en mai dernier, en copubliant les résultats d'une expérimentation inédite relative à la distribution de la pression à l'intérieur des protons (Cf. L'Economiste du 10 août 2018).

- L'Economiste: Quelle sensation d'être une marocaine à la pointe de la recherche en physique à l'échelle internationale?  
- Latifa Elouadrhiri:
C'est un sentiment incroyable et un immense plaisir de travailler avec les meilleurs scientifiques du monde  dans le cadre d'une collaboration véritablement internationale. Nous travaillons en équipe pour traiter des problèmes que personne n’a résolus auparavant. Un environnement qui favorise les plus hautes expressions de créativité et de curiosité. C'est un excellent exemple de ce que nous pouvons accomplir dans tous les domaines lorsque nous concentrons notre énergie et notre passion en équipe. Il est également merveilleux de pouvoir rencontrer et travailler avec d’autres scientifiques marocains et d’autres pays africains qui se développent dans leur domaine de recherche et prennent des initiatives pour promouvoir la science, les collaborations internationales et le rôle des femmes dans les sciences et l’ingénierie en Afrique.

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La même année, dans la salle expérimentale en compagnie d'un technicien (Ph. L.E.)

- Comment avez-vous eu la bosse de la physique?
- D'abord ma deuxième année de lycée en physique a été une source d'inspiration énorme. Je me souviens de l’été où j’ai acheté mon premier livre de poche au marché aux puces de Rabat. L'ouvrage écrit par Werner Heisenberg (prix Nobel, 1932), s'intitule  «La nature dans la physique contemporaine» et retrace l'évolution de la nature dans la science moderne de Galilée et Newton à Einstein. J'ai toujours le livre qui voyage avec moi partout où je vais. Ensuite, lors de ma deuxième année à l'Université Mohammed V, un élégant professeur est entré dans l'amphithéâtre pour notre premier cours. Il a écrit au milieu d'un grand tableau les équations de Maxwell et a exprimé une grande admiration pour la physique. Et en effet, ça reste un des plus beaux ensembles d'équations en physique. Cela a vraiment attiré mon attention, m'a inspiré et m'a poussé à étudier cette discipline. Enfin, plus tard, au cours de mes études et de ma carrière, j'ai eu la chance de rencontrer et de travailler avec de nombreux scientifiques, ingénieurs et techniciens qui ont eu une influence sur moi d'une manière ou d'une autre.

- Pourquoi l’écosystème américain de la recherche continue d’attirer plus que le français des profils comme le vôtre?
- Dans de nombreux domaines, la recherche est très exigeante en ressources. Si nous prenons l'exemple de notre domaine de recherche, cela nécessite des accélérateurs très coûteux et des équipements associés et il faut souvent une décennie pour construire et plusieurs décennies pour opérer, analyser les données pour en extraire une connaissance scientifique. Ce n'est possible qu'en rassemblant la meilleure équipe internationale possible. Les Etats-Unis disposent d'infrastructures de laboratoires de recherche, d'accélérateurs à la fine pointe de la technologie, de technologies, d'installations informatiques, de soutien technique, etc. Ce qui en fait le lieu naturel pour mener ce type de recherche et attirer des chercheurs de pays européens, comme la France et l'Italie, par exemple, très présents dans notre collaboration.

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En février 2018, en pleine discussion avec Rick Perry, ex-gouverneur du Texas et actuel secrétaire américain à l'Energie (Ph. L.E.)

- Peut-on imaginer, et à quelles conditions, qu’un pays émergent comme le Maroc puisse prendre part à la compétition mondiale en matière de recherche?
- La science et la technologie sont le moteur du progrès. Ils sont les principaux moteurs de la croissance économique. Ils ont aussi des prérequis: une vision à long terme et un cadre dans lequel l'éducation, de l'école primaire à l'université, la formation technique de la main-d'œuvre, l'industrie, la recherche appliquée et fondamentale vont de pair. Il s'agit ensuite de choisir stratégiquement les projets nationaux/internationaux à développer/rejoindre qui soutiennent cette vision globale à long terme. La science doit être et devient de plus en plus inclusive et le Maroc, ayant déjà un système éducatif solide au niveau universitaire, pourrait jouer un rôle important dans de nombreux domaines de recherche.

- Au Maroc, en l'absence de débouché à l'emploi, de nombreux étudiants en sciences dures, et tout particulièrement en MP, changent de filières, voire abandonnent. Que faut-il corriger dans l'enseignement de ces disciplines pour arrêter cette hémorragie?
- Il existe une base théorique très solide en mathématiques et en physique dans les universités. Peut-être que  la création et le renforcement de la composante pratique et la création de stages d'été pour les étudiants de premier cycle dans diverses entreprises et institutions pourraient leur proposer différentes options de carrière. Ainsi, créer une synergie entre l’éducation, la recherche et l’industrie pourrait ouvrir davantage de possibilités. L’implication en tant qu’étudiant de premier cycle dans des projets de recherche nationaux et internationaux est également importante. L'adaptation des nouvelles méthodes d'enseignement des sciences qui favorisent la pensée critique et la résolution de problèmes pourrait aider les élèves à identifier ce qui les passionne avant de prendre des décisions concernant leur orientation principale.

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En juin 2018, à l'école africaine de physique (ASP 2018) en Namibie, à l'issue d'une conférence animée auprès d'étudiants du continent. La prochaine édition de l'ASP (ASP 2020) est prévue à Marrakech (Ph. L.E.)

- Certains considèrent qu'une recherche qui n'a pas d'implication industrielle n’est pas d’une grande utilité. Justement, vos derniers travaux sur la distribution de la pression à l'intérieur des protons ont-ils un intérêt pour les entreprises?
- A maintenant, nous ne savons pas encore. Ce n'est que le premier pas dans la nouvelle direction de la recherche qui doit être plus développée. Ne l'oublions pas, les applications industrielles aux découvertes scientifiques peuvent prendre des décennies pour devenir viables. Mais nous savons aussi par le passé, trop d’exemples à énumérer, que nous n’aurions pas de technologies modernes sans des découvertes fondamentales en sciences. En outre, nous savons que les expériences scientifiques menant à la connaissance scientifique sont les moteurs de l'innovation. Pour ne prendre que l’exemple du domaine de la physique nucléaire et de la physique des particules, des technologies avancées d’accélérateurs pour le traitement du cancer, des technologies de détection médicale (tomodensitométrie et RMN), des outils informatiques pour gérer les «big data», etc.

- Votre dernière recherche a repoussé un peu plus les frontières de la connaissance du proton. Quel est votre prochain objectif?
- Tout ce que nous voyons dans l'univers est constitué d'atomes contenant des protons et des neutrons. Pour explorer la structure interne complexe de ces particules, nous utilisons un accélérateur d'électrons qui agit comme un microscope géant. Nous avons pour la première fois au monde extrait la première mesure de la distribution de pression à l'intérieur du proton. Au printemps dernier, nous avons lancé une nouvelle génération d’expériences utilisant un accélérateur plus puissant (microscope) qui nous permettra d’obtenir des données beaucoup plus précises. Cela nous aidera à affiner les résultats actuels sur la distribution de la pression à l'intérieur du proton et à en découvrir davantage sur l'intérieur du proton, comme les forces internes, sa taille physique mécanique et sa structure 3D. Notre recherche actuelle est la première étape pour faire la lumière sur les forces de confinement des quarks, qui reste l'une des questions les plus importantes de la physique des particules et de la physique nucléaire. Le confinement est au cœur de ce qui fait du proton une particule stable et assure ainsi la stabilité de l'univers.

Propos recueillis par Mohamed BENABID

Repères

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Latifa Elouadrhiri

  • 1984: Maîtrise en mathématiques/physique, Université     Mohammed V de Rabat
  • 1986: Master of science en physique théorique, Université     Mohammed V, Rabat
  • 1987: DEA, Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand
  • 1991: Doctorat en physique, Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand
  • 1994: Intègre le Jefferson Lab aux Etats-Unis*
  • 2018: Copublie dans le numéro de mai de la  revue «Nature»  les résultats de sa recherche expérimentale de la distribution de la pression à l’intérieur des protons

 

                                                                                

Aux origines de la physique quantique…

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Au début du XXe siècle, les stars de la physique ont tenu régulièrement des mi-sommets pour débattre des avancées de la recherche en cours. Dès 1911, un rassemblement, celui de Solvay (du nom de l'industriel belge qui le financera) fera grand bruit en raison du profil des stars présentes. Celui de 1927 tout particulièrement réunira les plus grandes signatures de la physique quantique: Bohr, Heisenberg, Einstein, Schrödinger (célèbre aussi pour  l'expérience d'un chat mort-vivant qu'il a imaginé,  paradoxe qui a fait baver des générations d'élèves en physique...)

Il était une fois une vieille querelle de la physique: la matière est-elle  faite de corpuscules ou d'ondes? Ce postulat de la double explication tant pour la matière que pour la lumière a longtemps marqué la physique classique. Depuis Newton, la physique est négociée uniquement en termes corpusculaire.  Le scientifique britannique suivra en cela la piste du Français Descartes qui évoquera le premier l’idée de l’existence de petites particules dans sa description de la lumière.

Au XIXe siècle, des travaux comme ceux de Fresnel apportent de nouvelles connaissances et mettent en avant l’hypothèse d’une nature ondulatoire. Cette explication  finit même par intégrer l’électromagnétisme développé initialement par les travaux de Maxwell. La physique classique se complaît dans cette rivalité de la double explication même si elle se montre incapable d’élucider de nombreux phénomènes.

Cas concret: la découverte des rayons X par l’Allemand Röntgen (découverte qui lui a valu par la même occasion un prix Nobel) défie la science: Ces rayons sont-ils finalement ondulatoires ou corpusculaires? L’émergence de la théorie quantique apportera de nouvelles pistes et permettra de contourner les biais de raisonnement. La consécration de la physique quantique s’appuiera sur une succession de découvertes.

D’abord celles de Max Planck et son article fondateur en 1900 sur le rayonnement du corps noir, appelé aussi corps chauffé, un phénomène qui est resté pendant longtemps une boîte noire de la physique mécanique. Ses travaux, lesquels défieront au passage les explications classiques par le courant électromagnétique,  suggèrent l’existence d’un échange d’énergie entre matière et lumière.

Cinq ans plus tard, Einstein développe cette idée de quantums d’énergie en montrant que la lumière est constituée de particules. Particules qui allaient plus tard prendre le nom de photons. La lumière se voit désormais attribuer une double nature, ondulatoire et corpusculaire, ou pour reprendre la définition du Français Louis de Broglie, «deux aspects complémentaires d’une même réalité».

Avec la physique quantique, c’est désormais une nouvelle ère qui s’ouvre ainsi qu’un changement de paradigme pour la recherche en physique. Même si ces débats ne sont pas définitivement tranchés, la mécanique quantique présente l’avantage de proposer un cadre explicatif plus unifié et plus cohérent qui permet de sonder tant l’infiniment petit que l’infiniment grand. Elle aura également des implications d’envergure dans tous les domaines: physique atomique, nucléaire, des particules..

Mohamed BENABID

 

 

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