Chronique

Kenneth J. Arrow déjà…: Du bien-être social à la dignité humaine

Par Mohammed GERMOUNI | Edition N°:5203 Le 06/02/2018 | Partager

Successivement directeur à la BNDE (Banque nationale pour le Développement économique, aujourd’hui disparue), haut fonctionnaire et professeur d’université, Mohammed Germouni (diplômé de Sciences Po et docteur ès-Sciences éco de Grenoble en France) a publié deux ouvrages de référence. Un sur l’ingénierie et l’investissement, le deuxième, qui gagnerait à être davantage connu, sur le bilan du protectorat: «Le protectorat français au Maroc, un nouveau regard»,Ed. L’Harmattan, Paris, 2015

Ce n’est que justice d’affirmer qu’une grande partie du socle de la théorie économique contemporaine repose sur les fulgurances de Kenneth Arrow, homme de science modeste disparu l’an dernier, et qui était demeuré fort soucieux du bien public. Il a été un des principaux  théoriciens de ce que l’on a appelé l’approche  néoclassique et de l’analyse du «bien-être» d’une société, autrement dit la base des prescriptions de la politique économique moderne.

Choix social, valeurs individuelles

De nos jours, cette approche est devenue centrale, surtout au moment des reconstructions de modèles.  L’économie du bien-être fournit la base théorique et les instruments d’analyse de champs dynamiques de la science économique intéressant en particulier le secteur public, pour résoudre des problèmes  réels comme la fixation de prix des services d’intérêt général, la déréglementation, la détermination d’une politique agricole, d’une politique anti-pollution, de l’emplacement d’un barrage ou d’un aéroport, à titre d’illustration.

  Depuis les années 1950, cette  approche et la théorie de l’équilibre général se sont développées conjointement, allant jusqu’à introduire des méthodes mathématiques complexes, avec Arrow. Ce qui a permis de résoudre des problèmes pratiques et urgents, souvent prenant la  forme d’une analyse en termes de «coûts-avantages».

Dès sa thèse universitaire («Choix social et valeurs individuelles» 1951), la démonstration est appelée «théorème d’impossibilité» ou «paradoxe d’Arrow»: il n’existe pas de système simple pour agréger des préférences individuelles en une hiérarchie cohérente des préférences collectives.

Un tel «théorème» portant son nom, dépasse la seule discipline économique. Il intéresse toutes les sciences sociales, car  Arrow y a démontré qu’aucun système de vote ne peut régulièrement et judicieusement refléter les préférences d’un ensemble de personnes. 

Selon ce paradoxe, il est impossible, sous un certain nombre d’hypothèses qui peuvent sembler raisonnables, d’aboutir à un choix collectif qui respecte les préférences individuelles. Autrement dit, la démocratie est impossible.

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Arrow a démontré «qu’aucun choix collectif ne peut respecter les préférences individuelles», ce qui rend la démocratie élective insatisfaisante, «impossible» dit Arrow. Mais ce n’est pas parce que les marchés fonctionnent relativement  bien et la démocratie plutôt  mal qu’il faut accepter une «dictature des marchés qui ne saurait être le meilleur des mondes» (Ph. L’Economiste)

Le marché contesté

 Un autre apport inscrit Arrow dans le prolongement des  premiers fondateurs de l’analyse économique moderne.  Il est dans la lignée d’Adam Smith qui avait suggéré, au XVIIIe siècle qu’une  sorte de «main invisible» conciliait nos intérêts individuels et l’intérêt général  de la société.

Arrow est en résonnance avec Léon Walras qui avait essayé de démontrer que d’un point de vue mathématique, la confrontation de l’offre et de la demande de biens ou de services aboutit dans l’ensemble à des prix en équilibre  permettant aux  acheteurs  d’obtenir une utilité élevée et les plus hauts profits aux vendeurs.

Arrow avance qu’il existe un jeu de prix assurant un équilibre général sur tous les marchés et que cet équilibre peut être optimal. Néanmoins, et il précise, si un seul acteur sur un seul marché est en mesure de fixer un prix, alors  il n’y a plus de supériorité du marché sur une planification centralisée.  Ce n’est pas parce que les marchés fonctionnent relativement  bien et la démocratie plutôt  mal, qu’il faille accepter une «dictature des marchés qui ne saurait être le meilleur des mondes».

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En développant la démocratie locale, le Maroc espérait que les problèmes des gens seraient mieux cernés que par une administration centrale, non élue. Raté pour Al Hoceïma, Jerada, Sidi Ifni… où les élus ont été défaillants. Ici une manifestation de nuit à Al Hoceïma, en juin 2017 (Ph. L’Economiste)

Cependant, si  la démonstration d’Arrow a été un magnifique résultat négatif (l’obtention d’un équilibre  général des marchés est improbable, pour ne pas dire impossible) cela n’a pas empêché  de nombreux conseillers et organisations internationales de se servir de son modèle  pour traiter d’à peu près tous les problèmes. Dès que les marchés s’effondrent, la solution préconisée  est de supprimer systématiquement les entraves à leur fonctionnement, demandant de tout privatiser, libéraliser ou rendre  plus flexible.

Pourtant, Arrow  avait fait remarquer, par exemple, que l’idée selon laquelle le chômage était de la faute des chômeurs était «ridicule». Il regrettait que cette idée fût remise au goût du jour par ses collègues économistes.
 Marqué par la Dépression des années 1930 (son père y avait perdu son emploi), ses convictions socialistes se sont transformées en un ancrage politique à gauche.

A la veille de la chute du Mur de Berlin, il avait, à la surprise générale,  assumé une défense prudente du socialisme réel, en dépit des défauts avérés. Bien qu’il ne fût pas «marxiste au sens littéral du terme», il espérait un changement de système économique, «pour des raisons morales et éthiques», tant le capitalisme reposait sur «une oppression des travailleurs et une destruction de la liberté». Un système économique socialiste organisé de manière rationnelle lui semblait une alternative attrayante.

Coordonné centralement, il pourrait éviter l’instabilité de l’économie capitaliste et les terribles coûts humains et matériels du chômage. Ce système permettra à un «marché idéal» d’advenir, car il démontre que la «coopération» est «au moins aussi naturelle» que la concurrence.

«L’absorption de l’économie par une petite élite signifiait que la démocratie formelle était de plus en plus un simulacre, vu que les principales décisions dont dépendait le bien-être de la population étaient prises par un petit nombre, dans leur propre intérêt».

Arrow l’hétéroclite

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(Ph. AFP)

Kenneth J. Arrow, que l’on voit ici quelques années avant son Nobel en 1972, fut l’un des premiers conseillers économiques du président Obama, après avoir été celui de John  Kennedy au début des années 1960. Il s’est imposé comme un des théoriciens le plus fécond de sa génération. Il a formé, au sens propre comme au figuré, le centre de l’école américaine d’analyse économique, à Cambridge (USA)  puis  Stanford (Californie).  Au-delà des modèles mathématiques qui firent sa réputation, Arrow a été un véritable penseur dont  la célébrité fut consacrée par  ses contributions aux théories du bien-être, de l’équilibre général, de la croissance endogène, de l’économie de l’éducation, de la santé  ou de l’information.
Ses cours et recherches ont inspiré toute une génération de scientifiques dans des domaines très variés, qui ont été également nobélisés (William Sharpe en finance, Joseph Stiglitz sur l'asymétrie de l'information, Eric Maskin pour la théorie  des jeux). Arrow a aussi travaillé sur le changement climatique au sein du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat. Et son dernier travail, publié avec d'autres auteurs, est titré «Déterminer les coûts et les bénéfices pour les générations futures».

Les «hauts revenus sont des rentes»

Après la grande crise des années 1930, le keynésianisme ambiant semblait répondre aux déficiences du capitalisme tout en lui conservant son dynamisme.  Sans être convaincu, Arrow avait accepté «provisoirement», largement répandu dans l’euphorie de la croissance d’après-guerre. Il faisait de l’État un acteur de premier plan à même de soutenir la demande, de remédier aux défaillances du marché, de lutter contre les monopoles.  
Mais selon Arrow, la propriété est un dispositif social qui ne peut pas être considéré comme une valeur ultime et les institutions qui conduisent à de fortes inégalités constituent un affront à l’égale dignité des humains et ne peuvent être acceptées que comme des «maux nécessaires».
L’autre remarque d’Arrow résonne aujourd’hui dans les grands centres de décision de la planète: les hauts revenus des professions libérales et des cadres dirigeants «sont en grande partie des rentes» qui «ne seraient pas nécessaires dans une société socialiste». Il  a revendiqué en particulier l’égalité des revenus, tant le «laisser-faire et la recherche de l’intérêt individuel»  ne survivraient pas dix minutes, selon lui, s’il n’y avait pas  un réseau complexe d’obligations  réciproques, même entre des entreprises ou individus en concurrence, car  la coopération est aussi naturelle que la concurrence.

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