Chronique

Afrique: Fabriquer des leaders nouveaux et légitimes

Par Driss GUERRAOUI | Edition N°:5197 Le 29/01/2018 | Partager

Driss Guerraoui est professeur à l’Université Mohammed V-Agdal de Rabat. Il a été conseiller auprès de trois Premiers ministres, El Youssoufi, Jettou et El Fassi, avant d’être nommé Secrétaire général du CESE, le Conseil économique, social et environnemental. Il a publié une dizaine de livres liés à ses recherches universitaires (Ph. L’Economiste)

La question du leadership en Afrique  est au cœur  des préoccupations  de l’Afrique. On s’interroge sur  la capacité de chaque pays à produire des leaders en mesure de conduire la métamorphose qu’il faut à leurs économies et leurs sociétés: problématique  cruciale puisqu’elle conditionne  la capacité de ces Etats à relever les défis majeurs de l’Afrique (voir encadré).

La problématique du leadership en Afrique n’est ni théorique, ni académique. Elle a une finalité opératoire. La réponse en  termes de politiques publiques se traduit  par la réalisation d’objectifs précis, de performances mesurables et d’options programmatiques portées et mises en œuvre par les leaders, qui engagent  des choix stratégiques.

Bien qu’il y ait des règles universelles, il n’y a pas de modèle idéal de leadership. Chaque leader  forge ses spécificités, ses avantages comparatifs, son âme et son  identité en terme gestionnaire dans le contexte familial, local, national, social, culturel et de formation. Par conséquent, le leadership obéit à des déterminants historiques et systémiques,  et à ceux personnels liés aux valeurs intrinsèques et aux conditions du  contexte.

Sur un autre plan, le leadership n’a de sens que par rapport aux problèmes à gérer, aux défis qu’il a à relever et aux finalités qu’il vise. Un autre préalable  important à signaler,  c’est qu’il y a de plus en plus de lien de cause à effet entre les facteurs immatériels et l’émergence de nouvelles générations de leadership. D’où l’importance grandissante de l’éducation, de la formation, de l’innovation et des valeurs dans la construction de tout développement  futur  de leaders de nouvelle génération en Afrique.

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Des troubles dans une grande école en Afrique du Sud, où les élèves s’impliquent dans les luttes partisanes, à la mi-janvier 2018. Les nations africaines ont à faire face à de vrais problèmes d’élites, capables de les sortir de situations contradictoires inédites. Les peuples ne sont pas toujours bien servis par leurs écoles qui devraient pourtant fabriquer les leaders (Ph. AFP)

Enfin,  les modèles de leadership du XXe  siècle ont atteint leurs limites. Il est nécessaire, voire urgent, de bâtir de nouveaux modèles rompant avec la concentration-centralisation du pouvoir, l’individualisation du commandement, la gouvernance selon les schémas up-down. La gestion par le prima accordé aux moyens au détriment des  résultats a vécu, de même que le management par l’action sur les structures au détriment de l’action sur les comportements. Enfin la gouvernance impose la logique de penser global et agir local pour faire du local un moyen de conquête du mondial.   

L’Afrique évolue dans le cadre d’économies créant peu de richesses et d’emplois au regard de besoins  immenses d’une population africaine qui explose. C’est ce qui conduit d’ores et déjà à une impossibilité objective des économies africaines de réaliser conjointement et la croissance et le plein emploi.

Cette réalité explique que des jeunes et des femmes s’adonnent aux activités informelles, aux activités illicites, à l’économie du crime, aux trafics et au commerce de substances dangereuses de tout genre, à la piraterie et migrations forcées.
Ce contexte exige des dirigeants un changement radical du mode de gouvernance de leurs  économies et de leurs sociétés et par voie de conséquence, à fabriquer  une nouvelle génération de leaderships.

Il faut réunir les conditions de  production d’élites administratives et politiques dotées de qualités précises au premier rang desquelles la légitimité. Celle-ci suppose un mode de désignation (élection ou nomination) dont les  ressorts essentiels sont  les valeurs et critères  de compétence, de mérite, d’engagement et d’intégrité à partir d’une compétition loyale.

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Abdelilah Benkirane et Hamid Chabat, deux leaders politiques aux parcours différents et remarqués mais qui n’ont pas su ou pas pu remplir les conditions exigées chez les leaders du XXIe siècle (Ph. Bziouat)

Le leadership doit être soumis à un contrôle démocratique pour permettre une correction des déviances. D’où l’importance de l’évaluation indépendante des leaders par les membres de son organisation, à partir de mécanismes appropriés et innovants   d’audit, de  contrôle et d’évaluation de leurs performances.

De ce fait, le continent africain  a besoin d’une nouvelle génération de modèles d’audit, de contrôle et d’évaluation fondés sur  quatre principes:
- Mise en place d’institutions et d’outils  de contrôle démocratique des activités et des politiques publiques;
- Instauration de l’obligation de la certification politique des audits, du contrôle et de l’évaluation de ces activités et des politiques par la société civile organisée;
- Création d’institutions de promotion des pratiques éthiques dans la conduite des affaires publiques;
- Effectivité du principe de la reddition des comptes par les leaders africains.
Cette option éminemment stratégique suppose une réelle volonté politique collective à l’échelle de chaque pays pour s’inscrire dans cette nouvelle dynamique institutionnelle et sociétale,  partagée par tous leurs acteurs et forces vives de leurs sociétés.

Qu’est-ce qu’un bon chef?

La compétence du leader en matière de gouvernance des organisations, qu’elle soit publique ou privée, doit être à la fois technique (génie, intelligence et veille permanente), managerielle et organisationnelle.
Elle doit être aussi politique  (avoir une vision et une stratégie), humaine et culturelle (gestion par les valeurs et gouvernance de proximité)  et  systémique  (connaître l’environnement dans lequel évolue l’organisation  et savoir conduire le changement), tout en ayant un ancrage dans  les réalités des structures de cette organisation. Ces caractéristiques garantissent la réalisation de la confiance en le leader, sa crédibilité et  son audibilité, conditions indispensables pour créer  l’adhésion au projet porté par le leader, l’appropriation de ce projet par les acteurs de l’organisation, leur engagement collectif pour contribuer à sa réussite  et in fine leur participation effective à la mise en œuvre de la stratégie arrêtée par le leader.

                                                                   

Abondance, rareté, insécurité et complexité

Les leaders africains auront à gérer trois défis majeurs: l’abondance et la rareté, la complexité et  les nouvelles insécurités.
Le continent a en abondance des  ressources humaines. Il a en abondance  aussi des ressources  naturelles, dont entre autres les minerais nécessaires à la nouvelle révolution  post-industrielle ou ceux liés à la sécurité alimentaire, comme le phosphate, et encore des ressources énergétiques fossiles et renouvelables, ainsi que l’abondance des ressources immatérielles, en particulier un patrimoine culturel très  diversifié et  des savoir-faire locaux d’une réelle et immense ingéniosité.

Paradoxalement  ces mêmes leaders auront à gérer la rareté des élites, des compétences et des ressources financières,  indispensables à la croissance économique, à la cohésion sociale et au développement durable. Or, ni l’endettement, ni la pression fiscale et ni la rationalisation des dépenses publiques ne seront suffisants

Les leaders africains se trouvent devant une complexité inédite. Or une nouvelle phase de développement mondial est en marche engendrant des compétitions entre les groupements régionaux, les nations, les firmes et les territoires.
Les gains de productivité sont de plus en plus déterminés par la connaissance,  le génie, l’intelligence et la veille stratégique, entraînant une obsolescence rapide  des savoirs, des savoir-faire, des qualifications et des technologies. Les droits acquis disparaissent rapidement, rendant complexe la maîtrise et la régulation des facteurs de la concurrence. Et ceci génère de nouvelles insécurités.

Les leaders africains font face à des menaces d’un genre nouveau: changements climatiques, insécurités hydriques et alimentaires, développement de nouvelles pandémies,  cybercriminalité et ses formes supérieures le terrorisme et le radicalisme.
La pensée stratégique doit changer radicalement  tout comme le management de la sécurité globale des Etats.

Et ce alors que les contextes politiques sont instables; instabilités aggravées par  les conflits ethniques,  le retard technologique, la désindustrialisation et des risques majeurs  divers impactant la stabilité et  la cohésion des sociétés africaines.o

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NB 1: Ce texte s’appuie sur les conférences données par l’auteur le 7 novembre 2017 à  El Jadida lors de la 38e conférence de l’Association africaine pour l’Administration publique et le management (AAAPM) et le 1er décembre 2017 aux journées d’études organisées  à Rabat par l’Union Africaine de la Mutualité.   
NB 2: Les photos et leurs légendes sont de la rédaction de L’Economiste.

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