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Femmes: L’inquiétante dégradation du taux d’activité

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5193 Le 23/01/2018 | Partager
Il a perdu près de 6 points en l’espace de six ans
Environ 8 femmes en âge de travailler sur 10 sont inactives
Scolarisation, idéologies, coût d’opportunité… plusieurs hypothèses
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Le taux d’activité est en recul pour tout le monde! Toutefois, le cas des femmes est plus préoccupant, puisqu’elles sont à la base quasi écartées du marché

Les femmes sont déjà quasi exclues du marché du travail. A peine près de 2 sur 10 en âge de travailler sont actives (en emploi ou à la recherche d’opportunité). Leur taux d’activité est en recul depuis plusieurs années. Mais sa dégradation s’accélère. En l’espace de six ans, il a perdu 5,8 points, passant de 27,1% en 2011 à 21,3% au 3e trimestre 2017 (contre 30,4% en 1999). Comment expliquer cette inquiétante tendance à la baisse?

En réalité, cette diminution correspond à une détérioration globale du taux d’activité au Maroc, descendu de 54,5% en 1999 à 45,5% au 3e trimestre 2017 (-9 points). Celui des hommes est également en repli, passant de 79,3% à 70,5% (-8,8 points). Néanmoins, dans le cas de la gent féminine, la situation est beaucoup plus alarmante, au regard de sa participation déjà très faible sur le marché. En milieu urbain, elles ne sont que 17,8% à être actives, contre 27,6% en milieu rural.

Le Haut commissariat au plan (HCP) explique le phénomène principalement par la réduction du taux d’activité global des 15-24 ans. En étant plus nombreux à accéder à la scolarité, ils rentrent plus tardivement sur le marché de l’emploi. Les statistiques confortent cette supposition, puisqu’entre 2000 et 2014, le taux d’activité de cette catégorie n’a cessé de diminuer, chutant de 45,8% à 32,2%, en parallèle à la hausse de son taux de scolarisation. Ce dernier s’est situé à 46,4% en 2014, contre 27,3% en 2000.

Toutefois, d’autres hypothèses peuvent être formulées, en attendant une enquête dédiée. L’économiste Fouzi Mourji, par exemple, avance «l’influence grandissante des courants salafistes». «Les pressions hostiles au travail des femmes depuis six ou sept ans dans le monde arabo-musulman peuvent expliquer en partie le phénomène. Mais il serait intéressant d’étudier les autres raisons derrière les choix réalisés», pense, quant à lui, le sociologue Jamal Khalil.

«Généralement, avant de se lancer sur le marché du travail, elles évaluent la contrepartie financière, ainsi que l’influence sur leur vie de famille et leur santé», poursuit-il. Ainsi, une femme cadre pouvant se permettre les services d’une aide ménagère serait plus encouragée à rester active qu’une ouvrière qui, en raison de son faible revenu, ne peut bénéficier d’une assistance la soulageant de ses responsabilités familiales.

C’est ce que les économistes appellent le «coût d’opportunité». «La tendance révèle aussi le manque de soutien apporté à l’activité des femmes», souligne Khalil. En effet, qu’il s’agisse des pouvoirs publics ou des employeurs, peu d’efforts sont consentis (crèches, travail à distance...). Les dames sont-elles, ainsi, plus découragées qu’avant?  

Dans leur contribution à l’ouvrage collectif, «L’héritage des femmes», les économistes Fouzi Mourji et Abdeljaouad Ezzrari relèvent «l’autosélection» opérée par les dames avant de se présenter sur le marché. Cela en raison de facteurs sociologiques et culturels évidents, mais aussi économiques. Leur manque de qualification, du fait de l’accès inégal à l’éducation par rapport aux hommes (voir article page V), les dissuade de franchir le pas. De même que le niveau du salaire espéré, comparé au coût des aides ménagères.

D’autres facteurs sont déterminants, à commencer par l’état matrimonial. Les mariées sont les moins actives. «Nous pouvons entrevoir ici le partage des tâches dans une société patriarcale comme la nôtre», notent les deux auteurs. «La propension à aller sur le marché atteint son plus haut niveau chez les divorcées, avec plus de 46%», poursuivent-ils.

C’est pratiquement le double de la part des mariées. Les divorcées sont actives soit par nécessité, soit parce qu’elles se sentent émancipées. La pauvreté est, en outre, un élément décisif. Chez celles issues de milieux défavorisés, 38% sont actives.

Moins d’écarts en matière de chômage

Parmi les hommes, 9,2% (3e trimestre 2017) sont sans emploi, contre 15,1% pour les femmes. La différence est ainsi moins spectaculaire qu’en matière de taux d’activité. Pour Fouzi Mourji et Abdeljaouad Ezzrari, le profil des femmes débarquant sur le marché du travail est déjà «filtré», puisque seules les plus motivées y vont: soit par nécessité, soit grâce à leur niveau de compétence élevé. La grande majorité en reste exclue. Leurs qualifications sont en moyenne supérieures aux hommes, et ont donc au moins autant de chances qu’eux d’obtenir un emploi. Celles qui se portent candidates en raison de leur précarité obtiennent, généralement, un salaire de réserve plus bas que leurs homologues hommes. Leur insertion est donc plus rapide, ce qui atténue l’écart entre les deux.

                                                                               

L’éducation, un facteur «correctif», mais…

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Certes, les diplômées du supérieur sont les plus actives. Mais de 1999 à 2016, ce sont elles dont le taux d’activité a le plus reculé, perdant plus de 19 points, contre 10 points pour celles possédant un diplôme moyen et 5,5 points pour les sans diplôme.

Plus elles sont diplômées, plus elles sont actives. Pour les économistes Fouzi Mourji et Abdeljaouad Ezzrari, l’éducation est un facteur «correctif» de la discrimination touchant les femmes dans leur positionnement sur le marché de l’emploi. Le taux de participation des lauréates d’un diplôme supérieur au marché du travail est d’environ 42,7% (HCP, 2016), contre 16% pour les titulaires d’un diplôme de niveau moyen et 23,8%  pour les sans diplôme.

«Globalement, la société ne favorise pas la sortie de la femme sur le marché du travail. Cependant, deux facteurs atténuent fortement cette tendance: l’accumulation de capital humain qui la conduit à s’imposer et l’encourage à s’émanciper, et la nécessité qui la pousse à chercher des sources financières pour subvenir aux besoins de son ménage», expliquent les deux économistes. «L’élévation du niveau éducatif augmente le coût d’opportunité de la femme.

L’acquisition de connaissances accroît son salaire potentiel. De ce fait, le coût de ne pas sortir sur le marché augmente», ajoutent-ils. Pour Mourji et Ezzrari, l’éducation est un levier incitatif «à même de contourner les facteurs culturels et inerties sociales, plus efficient que l’édiction de normes juridiques qui risquent de ne pas être suivies».

Parmi les lauréates de grandes écoles, par exemple, à peine 20% sont inactives, alors que les trois quarts des sans diplôme le sont. Cela dit, de 1999 à 2016, ce sont les diplômées de niveau supérieur qui ont vu le plus leur participation reculer (voir graphique ci-contre).

 

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