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Société

11 janvier: Un manifeste inédit et courageux

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5186 Le 10/01/2018 | Partager
66 signataires hommes et une seule et unique femme
Réaction violente de la France
Une feuille de route pour l’indépendance
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La Conférence d’Anfa réunissant Churchill, Roosevelt, de Gaulle et Giraud en 1943 à Casablanca ainsi que l’engagement de troupes marocaines aux côtés des alliés encourageaient les dissensions. La France n’étant plus l’unique interlocuteur (Ph. DR)

C’est un évènement de taille dans l’histoire récente du pays que célèbre le Maroc ce jeudi 11 janvier. Si pour beaucoup de jeunes aujourd’hui la date ne signifie pas plus qu’un jour férié, ou tout au plus le nom d’un boulevard dans le centre ville de Casablanca, il s’agit ni plus ni moins de l’acte fondateur qui va structurer la résistance et créer un véritable mouvement nationaliste revendiquant officiellement la  rupture avec le traité du protectorat signé en 1912 à Fès.

En ce début de l’an 1944, les nationalistes présentent officiellement au sultan Mohammed ben Youssef, à Franklin Roosevelt, Winston Churchill et le représentant français,  le document du Manifeste de l’Indépendance. Des hommes mais aussi une seule et unique femme, Malika El Fassi, sœur du fondateur de l’Istiqlal. Ahmed Balafrej, Abderrahim Bouabid, Mehdi Benbarka, Abdallah Benbrahim, Ahmed Bahnini… Ils étaient 67 personnes à avoir signé le document, rédigé par les deux avocats Ahmed El Hamiani Khatat et Ahmed Bahnin et amendés par leurs compagnons.

Des personnages dont la destinée a été irrémédiablement liée à celle du pays. Certains ont fini grands commis de l’Etat, d’autres ont connu la prison ou un destin encore plus tragique.  Le document qui fera office de feuille de route et mènera le Maroc vers l’indépendance 12 ans plus tard, demande explicitement l’abolition du protectorat français et la participation du Maroc à la future Onu.

Le Manifeste de l’Istiqlal n’est cependant pas la première expression de dissension: plusieurs autres documents avaient été édités à partir de 1931, en réaction au Dahir Berbère édité par les autorités coloniales, réclamant notamment des réformes du traité du protectorat. Cependant, la revendication nationaliste trouvait sa source dans la charte de l’Atlantique et les espoirs entretenus par les Américains. La Conférence d’Anfa réunissant Churchill, Roosevelt, de Gaulle et Giraud une année auparavant à Casablanca ainsi que l’engagement de troupes marocaines aux côtés des alliés encourageaient les dissensions.

Le président américain invitait d’ailleurs ouvertement les autorités françaises et britanniques à abandonner leur vision coloniale. Roosevelt avait d’ailleurs assuré le sultan de son soutien lors d’un dîner à Casablanca. La France avait alors perdu de son aura et n’était plus l’interlocuteur unique et privilégié du Maroc. Les autorités françaises ne se laisseront pourtant pas intimider. Le lendemain, des émeutes éclatent à Rabat et Salé.

Deux jours plus tard, le 28 janvier 1944, la sécurité militaire prétexte «un complot pro-allemand». Balafrej et d’autres leaders nationalistes sont arrêtés et envoyés en Corse. Deux jours plus tard, le 30 janvier à Fès, c’est un véritable soulèvement, que les autorités françaises ne parviendront à briser qu’au bout d’une semaine de siège. L’aviation survole la ville. Les tirailleurs sénégalais sont envoyés en 1re ligne, il y a des morts et des milliers d’arrestations.

A l’initiative du gouvernement provisoire d’Alger, les représentants des colonies françaises se réunissent du 30 janvier au 8 février 1944, dans la capitale d’Afrique-équatoriale. Le général De Gaulle, alors chef de la France libre, préside la conférence. Dans son discours d’ouverture, il présente un projet de réforme de «l’Empire colonial» et définit son statut. Pour la première fois, la question de l’émancipation est évoquée.

Mais l’indépendance n’est pas encore à l’ordre du jour et l’on tend davantage vers le principe d’assimilation. Durant les cinq années qui suivent, des négociations mais sans aucun succès et, en 1952, la crise entre les autorités du protectorat et les nationalistes entraînera des mouvements insurrectionnels tandis que le sultan sera déposé, puis envoyé en exil en 1953.

Cependant, les revers en Indochine, le déclenchement de la guerre d’Algérie en 1954 inciteront le gouvernement français à rechercher une solution politique. Le retour d’exil du Souverain se fera en novembre 1955 et ouvrira le chemin de l’indépendance, reconnue en 1956 par la France, puis par l’Espagne.

                                                                 

Malika El Fassi, Mère de la résistance

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Ils étaient 67 personnes, dont une seule femme, à avoir signé le document, rédigé par les deux avocats Ahmed El Hamiani Khatat et Ahmed Bahnin et amendé par leurs compagnons (Crédit DR)

Née au début des années 20, Malika El Fassi est la seule femme signataire du Manifeste. Elle y a participé depuis sa conception jusqu’à sa présentation. La sœur de Allal Al Fassi, et d’Abdelkbir qui a participé à la lutte armée en 1953, fut une des premières femmes à adhérer au mouvement nationaliste en 1937. Son mari et cousin, autre nationaliste de la famille des Fassi, a été ministre de l’Enseignement, puis recteur des universités marocaines.

La militante a fait des études très courtes à dar Fquiha, une école coranique pour filles, et a continué chez elle avec l’aide de professeurs de l’université traditionnelle de la Karaouiyne. Les filles, n’ayant pas, à l’époque, le droit d’accéder à l’université.
Elle fut la première femme à publier des articles dans la revue «Al Maghreb» , puis dans «Al Alam» pour défendre le droit des femmes à l’instruction qu’elle signa du nom de Fatat Al Hadira (la fille citadine) et, après son mariage, du nom de Bahitat Al Hadira (chercheur de la cité).

Elle assura la liaison entre les nationalistes et le Palais. La nuit du 19 août 1953, elle entre déguisée voir feu  Mohammed V, pour lui présenter une nouvelle Bayaâ des Ulémas, et avec qui elle scellera un pacte pour lutter contre l’occupant. Elle a donc été la dernière personne à l’avoir vu avant son exil. Très moderne, elle passera son permis de conduire en 1955. Ce qui lui a permis de sillonner le Maroc afin de créer des centres et de pousser les gens à s’inscrire aux cours d’alphabétisation.

Elle milite auprès du directeur français de l’Enseignement pour créer des écoles pour les filles, et a présidé des délégations dans ce but, et elle a fini par obtenir gain de cause. Juste après l’indépendance, elle présente une motion à feu Mohammed V pour le vote des femmes, qu’il a adopté sur le champ. Malika el Fassi est décédée le 12 mai 2007.

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