Analyse

Les banques prudentes face au risque Franc CFA

Par Franck FAGNON | Edition N°:5176 Le 26/12/2017 | Partager
Les fondamentaux différents selon les zones
Entreprises: Couvrir à minima l'exposition euro/dirham si les dividendes sont remontés au Maroc
Les analyses de BMCE Bank of Africa, Attijariwafa bank et BCP
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Brahim Benjelloun Touimi: Administrateur directeur général du groupe BMCE Bank of Africa, président de BOA (Ph. BMCE)

- L'Economiste: Quelles sont vos prévisions sur l'évolution des devises dans vos zones d'intervention?
-Brahim Benjelloun Touimi:
La diversification géographique d’implantation de BMCE Bank of Africa dans une trentaine de pays à travers le monde, dont une vingtaine en Afrique,  permet de mitiger et de diversifier notre risque de change.  Dans le même temps,  l’essentiel des revenus et actifs du groupe au sud du Sahara procède de la région Uemoa. Parce que cette région  a été et demeure l’un des principaux moteurs de la croissance en Afrique, parce que la monnaie qui y prévaut - le Franc CFA - est rattachée à l’euro et parce que le régime de change du dirham a surpondéré cette monnaie européenne dans le panier de référence de notre devise nationale, nous sommes confortés dans nos prévisions d’une relative stabilité des changes. Cette confiance se trouve, par ailleurs,  renforcée par les études d’organismes tels que le FMI qui considère que les fondamentaux économiques de cette région d’Afrique se reflètent dans la parité maintenue entre le Franc CFA et l’euro.

- Ismail Douiri: Pour la construction de nos budgets, nous formulons des hypothèses basées sur un raisonnement intégrant les considérations macroéconomiques, et notamment les données sur l’inflation, le niveau des taux d’intérêt et la balance des paiements, mais aussi des considérations liées à l’environnement politique et social des pays concernés. Ce ne sont donc pas des prévisions que nous partageons publiquement, mais des scenarii que nous utilisons pour construire nos budgets et ajuster nos plans d’action.
Dans les principales zones d'implantation du groupe, il y a des risques de volatilité du taux de change par rapport au DH en 2018, même si pour la zone Uemoa, ils restent moindres du fait de l’indexation du XOF à l’euro. A ce stade de nos processus budgétaires, les perspectives de croissance de nos filiales dans ces zones en monnaie locale devraient générer de la croissance bénéficiaire en DH dans nos comptes consolidés, y compris s’il devait y avoir des mouvements défavorables du taux de change.

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Kamal Mokdad: Directeur général de la Banque de l'International à la BCP (Ph. BCP)

- Kamal Mokdad: Les fondamentaux économiques actuels de la zone UEMOA sont rassurants et stables, les perspectives de croissance sont positives (par exemple: 7,5% en Côte d’Ivoire et 6,7% au Sénégal en 2017), les réserves monétaires sont globalement bien gérées, et le niveau d’inflation demeure faible (autour de 2%). Nous n’anticipons, donc, pas de mouvement significatif sur cette devise (code ISO XOF). Bien entendu, il est important de continuer à suivre globalement le contexte macroéconomique dans cette zone, et particulièrement les politiques économiques menées dans les différents pays.
Cette situation est, en revanche, différente dans la zone CEMAC (Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale), où la plupart des pays subissent les répercussions de la chute des prix du pétrole et des matières premières, qui impactent lourdement le niveau des réserves de change (pertes estimées, selon le FMI, à 100 millions de dollars par mois en 2017 contre 500 millions de dollars en 2016), et qui mettent beaucoup de stress sur le niveau actuel de la devise de cette autre zone du Franc (code ISO XAF).

- Les spéculations autour de la dévaluation du Franc CFA poussent-elles à des précautions supplémentaires? Si oui, lesquelles?
-Ismail Douiri:
Notre activité de banque commerciale nous immunise beaucoup contre le risque de change en général: dans chaque pays, le bilan de notre filiale utilise des dépôts en monnaie locale pour financer des acteurs de l’économie locale en monnaie locale. Les bilans sont très marginalement exposés au risque de change, et ce sont en général des opérations de commerce extérieur (importations ou exportations) en cours de dénouement.
Le strict respect des réglementations locales et marocaines et la gouvernance interne de l’exposition au risque de change contribuent à renforcer cette faible exposition au risque de change.
Dans la plupart de nos pays de présence, la réglementation limite la position de change à 20% des fonds propres de la banque (filiale). Donc, même si cette limite était utilisée au maximum, une dévaluation de 20% de la monnaie générerait une variation de seulement 4% des fonds propres de la filiale (et beaucoup moins rapportée aux fonds propres consolidés, grâce à notre modèle diversifié où le Maroc garde une place prépondérante). Cela ne veut pas dire que le risque de change est nul. Le risque résiduel est le risque structurel de tout investisseur à long terme dans un pays étranger. Il est très difficile à supprimer sauf à très court terme lorsqu’un flux de dividendes est connu et peut être couvert par un instrument financier. Lorsqu’il y a dévaluation, pourvu que l’investissement soit suffisamment ancien, la création de valeur qui a déjà eu lieu avant la dévaluation (matérialisée par des dividendes encaissés ou des reports à nouveau bénéficiaires) compense la diminution de valeur compte sur le coût d’acquisition initial et peut ne pas avoir d’effet comptable négatif.
- Kamal Mokdad: A travers son réseau Banque Atlantique, le Groupe Banque Centrale Populaire est implanté dans l’ensemble des pays de la zone Uemoa (Côte d’Ivoire, Sénégal, Togo, Mali, Burkina Faso, Bénin, Niger et Guinée Bissau). Les éventuelles spéculations sur la baisse de sa monnaie ne seraient pas, à notre sens, cohérentes avec les fondamentaux économiques de cette zone. En termes d’investissement et de partenariats en Afrique de l’Ouest, notre groupe a toujours adopté une vision sur le long terme, et reste confiant quant aux potentialités significatives de ces économies.

- Brahim Benjelloun Touimi: Vous ne nous trouverez pas, en tant que groupe ancré dans son africanité et jaloux de la réputation de nos économies africaines,  du côté de ceux qui, par défiance ou panique, alimentent ce genre de spéculations. Votre première question fut l’occasion d’évoquer  le principe  de couverture systématique  des positions de change issues des opérations de  clientèle et celles, structurelles,  issues des participations en Equity dont il faut également préciser que, par mesure prudentielle, elles sont déduites de nos fonds propres.
- Comment intégrez-vous le risque de change dans vos scénarii?
- Kamal Mokdad: Le risque de change est monitoré au sein de notre groupe à travers le suivi des limites de position et de trading, tout en respectant la réglementation de Bank Al-Maghrib et de l’Office des changes. Les différents scénarii de stress que nous déployons intègrent les principales devises d’exposition à savoir: l’euro et le dollar américain. L’exposition en Franc CFA est traitée, pour sa part, en deux temps; d’abord dans le cadre du risque théorique de dévaluation, vu la parité fixe avec l’euro, puis dans le cadre du risque de change puisque même avec une parité fixe, le risque EUR/MAD persiste (pondération du dirham à 60% euro et 40% dollar américain). A travers différents scénarii de stress tests, notre banque intègre une surveillance continue du risque de change, et s’assure de sa capacité à absorber un choc adverse sur le marché des devises. Par ailleurs, grâce à une liste restreinte de devises à traiter, et un suivi quotidien des positions et des limites clairement établies, l’impact de variation du prix des devises par rapport au dirham reste maîtrisable.

- Brahim Benjelloun Touimi: Nos spécialistes  en charge de la gestion actif-passif, en intelligence avec leurs collègues des salles de marchés,  œuvrent de concert pour  intégrer le risque de change dans la  gestion quotidienne et structurelle des positions de notre bilan. Les positions issues des transactions commerciales ou financières de la clientèle  donnent lieu à des couvertures réalisées  au profit de cette clientèle et, par ricochet,  la couverture de nos positions. Celles générées  par la variation des cours de change affectant la valorisation de nos actifs et capitaux propres tels que les titres de participation stratégiques libellés en  devises étrangères  donnent  lieu à des actions d’adossement sous  forme d’emprunts moyen long terme en devises afin de les neutraliser. Pareillement,  tous les produits issus de ces  participations tels que les dividendes sont  systématiquement couverts par des contrats de change.

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Ismail Douiri: Directeur général du groupe Attijariwafa bank (Ph. AWB)

- Ismail Douiri: Un scénario est élaboré dans un but précis. Il sera différent selon qu'il s'agisse de décider d’un nouvel investissement à long terme, d’élaborer un budget pour l’année suivante, ou de connaître l’exposition à un risque de change généré par une opération de marché. Pour les cas les plus courants, qui sont les deux derniers, nos budgets sont élaborés par chaque filiale et tiennent compte des conditions de marché locales. Les comptes de nos filiales sont en monnaie locale et leurs bilans très marginalement exposés au risque de change. Donc, une fois ces budgets arrêtés, la seule incertitude concerne l’impact sur les comptes consolidés et les dividendes à rapatrier, dans les deux cas, comptabilisés en DH. Pour cela, nous utilisons la démarche que j’ai décrite ci-dessus pour avoir une fourchette de variation du taux de change tout au long de l’année et nous impactons nos budgets en DH du scénario que nous considérons le plus probable: lorsqu’il s’agit de données de flux, comme le produit net bancaire ou les charges, nous utilisons un taux de change moyen, s’il s’agit de données de stock, ce sera le taux de change anticipé en fin d’année. Autour de ce scénario central, s’il y a une raison d’anticiper une volatilité plus forte du taux de change, nous effectuons des stress tests  en prenant les cas les moins favorables et en simulant leurs impacts pour informer nos instances de gouvernance de l’incertitude qui existe dans certains budgets exprimés en DH. S’agissant des opérations de marché, nous avons une gouvernance spécifique des risques de marché, qui comprennent tous les types de risque auxquels nous sommes exposés lorsque nous effectuons une opération de marché, qu’il s’agisse d’opérations pour compte propre ou pour le compte de nos clients.

- Que suggérez-vous à vos clients entreprises qui sont en affaire avec les pays africains?
-Ismaïl Douiri:
Je ne pense pas que la question se limite aux pays africains. C’est une question très générale: toute entreprise exposée au risque de change doit avoir une politique en la matière et ses dirigeants doivent connaître en détail les mécanismes qui exposent leurs entreprises au risque de change, ainsi que tous les leviers, opérationnels et financiers, dont ils disposent pour minimiser ce risque et se concentrer sur leur cœur de métier.
En tant qu’établissement financier, nous pouvons modestement supposer que nous avons un accès plus direct et plus permanent aux marchés financiers et que nous gérons plus de situations complexes que la plupart de nos clients, s’agissant du risque de change. Nous mettons cette expertise au service de nos clients et c’est notre raison d’être.

- Brahim Benjelloun Touimi: A travers les lieux d’implantation de nos banques, les Responsables en relation avec la clientèle Entreprises, les Seniors Bankers ou les Responsables au sein des salles des marchés  recommandent à leurs clients, autant que ces outils existent dans ces pays , de couvrir leurs risques de change plutôt que de les subir. Ne pas les couvrir est en soi une position spéculative! Leur recommandation essentielle est, en amont,  d’obtenir et d’approfondir avec leur banquier l’information pertinente sur les marchés ciblés pour les échanges commerciaux  et/ou l’investissement. À cet effet, nous rappelons toutes les initiatives entreprises par le Groupe BMCE Bank of Africa comme celles menées avec l’organisme public marocain de promotion de l’investissement et du commerce extérieur, ou l’Association marocaine des exportateurs ou encore des Chambres étrangères de Commerce afin d’accompagner la clientèle pour ses besoins de financement, la gestion de ses risques de change, le conseil ou, plus généralement, le partage des connaissances. Les régimes de change en vigueur dans ces pays, surtout quand ils permettent une moindre volatilité des cours des monnaies nationales vis-à-vis des devises «mondiales»,  facilitent le développement d’outils accessibles et optimisés de couverture des risques de change.

- Kamal Mokdad: Depuis l’ouverture des marchés des capitaux au Maroc, le Groupe Banque Centrale Populaire ne cesse d’accompagner ses partenaires dans leurs besoins de couverture du risque de change. Ainsi, les équipes de la salle des marchés, grâce à leur expertise éprouvée, conseillent les clients intervenant sur les marchés africains, à travers la mise en place d’outils répondant aux besoins spécifiques liés à ces marchés (couverture des opérations au comptant, à terme et d’options de change). Ceci dit, le risque de dévaluation du Franc CFA demeure un risque «subi» vu l’absence de mécanismes de couverture spécifiques dans les zones Uemoa ou Cemac (Ex: Cross Currency Swap). Les investisseurs marocains ou étrangers sont, donc, confrontés à la même problématique. La couverture FCFA n’étant pas disponible (ou quand elle l’est, ses coûts sont exorbitants), nous préconisons généralement à nos clients de couvrir à minima l’exposition EUR/MAD si les dividendes sont remontés au Maroc.

                                                                        

Les avantages d'une adhésion à la CEDEAO

Le calendrier et les modalités d'adhésion du Maroc à la CEDEAO sont encore inconnus. Mais les entreprises surveillent de près toute évolution à ce sujet. Pour sûr, une adhésion offrirait des opportunités pour les opérateurs des deux bords. «Elle contribuera à une plus grande intégration humaine et économique entre tous les Etats membres», relève Ismail Douiri.

«Cela permettra une ouverture plus grande sur les marchés de l’Afrique subsaharienne, et fournira davantage de facilités pour les entreprises marocaines souhaitant s’exporter. Elle offrira, en retour, des opportunités pour les entreprises de cette zone souhaitant s’implanter au Maroc ou s’insérer dans la chaîne de valeur des industries marocaines, à travers un renforcement du taux d’intégration sur le plan régional», abonde dans le même sens  Kamal Mokdad.

Pour les groupes bancaires, cette perspective pourrait accélérer l'entrée sur des marchés comme le Ghana ou encore le Nigéria. «La conviction intime est que l’adhésion du Maroc à la CEDEAO -dont il faut tout de même considérer le processus sur la durée- vient souligner davantage le bienfondé de la stratégie -historiquement africaine- du Groupe BMCE Bank of Africa et, au-delà, celle de toute entreprise marocaine qui s’africanise pour lui donner des atouts supplémentaires de se déployer avec agilité et efficacité, grâce à, désormais, cette "souveraine légitimité"», relève Brahim Benjelloun Touimi.

Propos recueillis par Franck FAGNON

 

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