Politique

Enquête exclusive: De Benkirane à El Othmani, les Marocains sont bon public

Par Nadia SALAH | Edition N°:5033 Le 29/05/2017 | Partager
El Othmani obtient un bon crédit, à 60%, comme le bilan Benkirane
Mais les jeunes ont cessé leur soutien
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Si on enlève ceux qui ne se prononcent pas (voir encadré), la confiance envers El Othmani grimpe à 60% et la défiance à 29%. Et ceux qui ont aimé Benkirane sont alors 61% et ceux qui le désapprouvent sont 29%. Le parallélisme des chiffres montre que les Marocains sont relativement indifférents à la personne qui dirige le gouvernement. Et si l’on ajoute les troubles promis-redoutés lors du remplacement de Benkirane, ces chiffres donnent à penser que la confiance va d’abord à la stabilité du pays de préférence aux gouvernementsRésultats

On se souvient tous que l’incapacité de Benkirane à former un gouvernement a beaucoup interpellé l’opinion publique.  Tout comme la désignation d’El Othmani par le Souverain (voir infra). Les débats et polémiques ont été nombreux: pouvait-on retirer au chef du parti arrivé premier aux élections le droit de former le gouvernement au motif qu’il n’y était pas parvenu  en six mois? Inversement, le Roi avait-il bien fait d’attendre si longtemps? Benkirane a-t-il réellement été entravé par «l’Etat profond» et ses «crocodiles»,  comme le disent encore ses amis? Ou alors sa personnalité expliquerait-elle que ses alliés politiques acceptent de travailler avec le PJD mais pas avec son leader?  Et tant d’autres questions encore, avec souvent pour toile de fond et enjeux les pouvoirs constitutionnels ou coutumiers de la Monarchie.

De tous les charivaris promis, aucun n’est advenu. Et on a maintenant une deuxième application mais strictement légale de l’article 47 de la Constitution(1), dont la formulation avait fait craindre des blocages politiques. Quoi qu’il en soit, s’il ne fallait retenir que deux choses de l’enquête politique présentée aujourd’hui, c’est que soit une majorité des Marocains aime le «menu du jour» soit qu’ils aiment le PJD avec ou sans Benkirane au gouvernement. Qu’on en juge: 61% de notre échantillon trouve le bilan Benkirane positif et 60% font confiance à El Othmani.

Rappelons que Youssoufi Premier ministre, avait fait 66% de fans avant qu’ils ne lui octroient plus qu’un «bof favorable à la fin de son mandat. Passons charitablement sur Abbas El Fassi pour découvrir un Benkirane à…. 88% d’opinions favorables en 2012. Un record absolu. En déconfiture deux ans plus tard: il avait perdu la moitié de ses soutiens.

Pour El Othmani, on peut voir les chiffres du côté des critiques: 29% ne font pas confiance au nouveau chef de gouvernement et exactement le même nombre pense que le bilan Benkirane est négatif. Donc moins d’une personne sur trois n’aime ni le bilan Benkirane, ni le nouveau chef de gouvernement.

Deuxième conclusion de l’enquête, qui enfonce là des portes ouvertes: la population fait confiance au Roi, lui reconnaissant le droit d’agir, voire exigeant l’action en cas de blocage du système (cf. infra: «Le temps long de la politique»). On peut le dire: les Marocains sont bon public, dans le meilleur sens du terme. Et ce, malgré les commentaires parfois  sévères, qui rendent les «responsables» coupables de tout.

Apparemment, donc, (et si on exclut les femmes qui ne sont vraiment pas fans du chef de gouvernement actuel!), Saâdeddine El Othmani et son équipe ont hérité des avis à 60% positifs qui entourent aujourd’hui le bilan Benkirane (voir graphiques). Mais les plus fervents soutiens ne sont plus les jeunes et ce, dans des proportions fortes: 60% des 18-24 ans n’ont «pas confiance» ou «pas du tout confiance». La moitié des jeunes adultes de 25 à 44 ans sont défiants ou très défiants. Quand Benkirane avait formé son gouvernement en 2012, il bénéficiait du soutien des jeunes (mais rendait méfiants les Marocains à partir de 45 ans).

De plus, on sait par les enquêtes de L’Economiste-Sunergia sur les jeunes que l’islam politique avait considérablement monté entre 2006 et 2012, attirant plus du tiers de notre échantillon, il y a cinq ans.
On ne sait pas pourquoi les jeunes ont assez largement retiré leur confiance, mais on sait qu’ils mettent El Othmani et Benkirane dans le même sac.

Fiche technique

Pour obtenir 1.000 fiches individuelles valables, 14.728 appels ont été lancés. 12.854 numéros ont échoué (pas de réponse, boîte vocale, faux numéro…) ce qui, soit dit en passant, pose des questions sur le véritable niveau d’équipement des Marocains. Pour ceux et celles avec qui le contact a été effectivement  noué, un peu plus de 10% ont trouvé le questionnaire trop long et ont abandonné en cours de route. L’enquête a été faite par la méthode des quotas, lesquels correspondent donc à la composition socio-économique et ce sur sept régions du Maroc. Ce qui donne 49% d’hommes et 51% de femmes ; 13% de A-B (les plus aisés), 56% de catégorie C et 31% de D-E (les plus pauvres).
Par tranche d’âge, les 1.000 personnes ayant valablement répondu se répartissent de la manière suivante: 19% de 18-24 ans, 24% de 25-34 ans, 20% de 35-44 ans, 16% de 45-54 ans, 11% de 55-64 ans et 9% de 65 ans et plus. Les urbains comptent pour 62% dans notre échantillon et les ruraux pour 38%.

Un étrange et nouveau phénomène

Exactement  21% des personnes sollicitées n’ont pas voulu répondre à des questions politiques. La majorité de ces personnes ne voulaient pas répondre, même anonymement, à des questions concernant leurs opinions politiques. Ce qui est une réponse différente de la «neutralité», repérée par les enquêteurs.
Depuis vingt-cinq ans que L’Economiste fait des enquêtes politiques, c’est la première fois que le niveau de refus est aussi élevé. Pour autant qu’on puisse retenir comme significative cette observation, il semble que dans le refus il y ait eu de la crainte; ce qui serait vraiment la première fois au Maroc que des gens aient peur de juger un gouvernement! Cette réaction est peut-être à rapprocher du fait que notre bureau d’études ait tenu à rester anonyme.

                                                                                         

Les chouchous de ces dames

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La grande taille de l’échantillon permet qu’on entre dans les détails, catégorie par catégorie (voir la fiche technique). Là on découvre d’intéressantes différences notamment chez les femmes. Les femmes sont à peine plus défiantes vis-à-vis d’El Othmani qu’elles sont critiques envers Benkirane. Autrement dit: 49% des dames trouvent le bilan Benkirane bien ou très bien et 48% accordent leur confiance, moyenne ou grande, à l’actuel chef de gouvernement.

Pourtant, dans le temps, les choses ont changé. Lors de notre enquête de 2012, et malgré les maladresses (voulues?) de l’ancien chef de gouvernement à l’égard des femmes, celles-ci lui faisaient davantage confiance qu’aujourd’hui. En 2012, avec une popularité d’homme d’Etat, Benkirane était adulé par les femmes et plutôt des femmes d’âge moyen et ayant un bon niveau de vie.

Le hasard (et le manque d’informations) veut que Abdelilah Benkirane soit cité comme s’il était un ministre de El Othmani. Ce qui nous permet de voir qui sont ses fans. Il est le chouchou des dames, (deux fois plus que des hommes) et aussi très nettement de plus de 65 ans, et des catégories C et D, c’est-à-dire la part la plus pauvre, ou la moins riche, de la population.

L’ancien chef de gouvernement  fait de mauvais scores avec les jeunes, alors que ces derniers l’aimaient bien quand il était au pouvoir.  Attention toutefois à ne pas faire un usage abusif de ses informations, car nous sommes là avec des données en dessous du seuil de signification statistique.

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(1) Le premier paragraphe de l’art 47 prévoit que: «Le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, et au vu de leurs résultats». L’article ne dit pas que le chef du gouvernement doit être le chef du parti mais ajoute un petit bout de phrase, demandant au Roi de tenir compte des «résultats», ce qui devrait s’interpréter comme les résultats en nombre de sièges, et non le nombre de voix. Mais cela se discuterait le cas échéant.

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