Economie

Le mémorandum choc de la Banque mondiale: Quand l’aubaine démographique devient un boulet

Par Khadija MASMOUDI | Edition N°:5008 Le 21/04/2017 | Partager
L’économie doit créer suffisamment d’emplois
Les jeunes et les personnes âgées pèseront 50% de la population jusqu’en 2040
emploie_demographie_008.jpg

Chaque année,  350.000 personnes s’ajoutent à la population en âge de travailler. En parallèle, l’économie ne crée pas suffisamment d’emplois pour absorber ce flux. Par rapport à la taille de la population, le Maroc crée deux fois moins d’emplois que l’Egypte et trois fois moins que la Malaisie

Aucune recette magique n’est à prescrire pour accélérer la croissance, voire pour réaliser un saut et rejoindre la catégorie des pays émergents. Mais le Maroc peut s’inspirer du parcours des pays qui ont réussi à quitter le stade de pays à revenu intermédiaire en engageant une transformation structurelle. Ces pays ont en commun leur profil: un dividende démographique, un mouvement d’urbanisation, une hausse du niveau de scolarisation  avec la qualité de l’enseignement pour que les élèves acquièrent de véritables compétences.

Trois tendances de fond déjà enclenchées au Maroc, elles représentent une fenêtre d’opportunité à saisir. Leur combinaison a été observée dans tous les pays qui ont réussi leur décollage économique depuis un demi-siècle, tant en Europe du Sud (Espagne, Italie, Portugal) qu’en Asie (Corée du Sud, Taiwan, etc.).

Une opportunité à saisir intelligemment pour  passer au statut de pays émergent et échapper à «la trappe des pays à revenu intermédiaire» (voir encadré) en parvenant à  conserver pendant deux générations des gains de productivité et de compétitivité plus élevés que par le passé. Ces trois tendances sont néanmoins porteuses de risques liés à l’incapacité à créer suffisamment d’emplois, à générer les effets positifs d’agglomération et à ne pas proposer une offre éducative de qualité.

Le dividende démographique, conséquence  de la baisse spectaculaire du taux de fécondité, se situe aujourd’hui à la limite du seuil requis pour le renouvellement des générations et s’approche sensiblement des taux observés dans les pays riches.
Le Maroc est ainsi entré dans une période d’aubaine démographique avec un taux de dépendance qui restera bas jusqu’en 2040. Cette période se caractérise par un niveau historiquement élevé de la population en âge de travailler.

Le taux de dépendance, soit la part des jeunes et des personnes âgées dans la population totale, restera bas autour de 50% jusqu’en  2040, avant que la courbe ne commence à remonter. Pour les experts de la Banque mondiale, ce phénomène d’aubaine démographique renforce significativement la croissance potentielle du Maroc puisqu’un lien étroit existe entre la croissance économique et la dynamique démographique.

Cela s’opère via trois canaux. Le premier est comptable puisqu’une plus grande proportion de personnes en âge de travailler rehausse le potentiel de croissance et élève mécaniquement le PIB par habitant. Le deuxième est lié à la baisse du taux de dépendance et allège les dépenses incompressibles des ménages conduisant ainsi à une hausse du taux d’épargne à l’échelle macroéconomique.  Ce qui permet donc d’améliorer les conditions de financement de l’investissement.

Le troisième canal est la baisse de  fécondité qui s’accompagne théoriquement par une plus grande participation des femmes au marché du travail augmentant ainsi le taux d’emploi et le potentiel de croissance. L’amélioration de la participation des femmes au marché du travail constitue un «enjeu majeur» pour le décollage économique du pays.
Mais cette aubaine démographique ne pourra se  concrétiser que si l’économie génère les emplois pour absorber l’offre de travail, notamment des jeunes et des diplômés. Or, au Maroc, le fait que  moins de la moitié des jeunes âgés de 25 à 34 ans en milieu urbain dispose d’un emploi constitue un phénomène inquiétant . Car ce niveau de participation est faible surtout que dans la plupart des pays émergents, plus de 70% des jeunes dans cette tranche d’âge ont un travail (Mexique, Pologne ou Brésil).
A l’échelle nationale, l’emploi au Maroc n’a progressé que de 1% par an, soit 1,8% en milieu urbain et  -0,3% en milieu rural. Par rapport à la taille de sa population, l’économie crée deux fois moins d’emplois que l’Egypte et trois fois moins que la Malaisie! D’ailleurs, la baisse du taux de chômage enregistré au Maroc est trompeuse puisqu’une population importante en âge de travailler ne se présente pas sur le marché faute d’opportunités. Pour converger vers les taux d’emploi observés dans les pays émergents, il a besoin de soutenir une croissance durablement plus forte, proche de 5% en moyenne.

Pour le Maroc, l’accélération du processus d’urbanisation constitue une opportunité importante. Le taux d’urbanisation  pourrait atteindre 72% à l’horizon 2040 contre 60% aujourd’hui. Et donc le Maroc pourrait rapidement atteindre les niveaux enregistrés dans plusieurs pays émergents et développés.  Ce processus peut générer des  gains de productivité et il est étroitement corrélé avec le niveau de développement des nations.

Sur le plan économique, la concentration des habitants dans des aires urbaines génère des effets d’agglomération: «Plus les villes sont grandes, plus les économies d’échelle et la productivité sont élevées, plus les idées circulent facilement et les opportunités sont nombreuses».  Sur le plan  social, les habitants des villes ont  accès à des services publics de meilleure qualité et plus efficients.

Mieux encore, une politique industrielle sans politique d’urbanisation serait condamnée à l’échec. En revanche, une politique d’urbanisation réussie sans politique industrielle serait parfaitement viable et capable de soutenir le processus de rattrapage économique.

59% des jeunes veulent quitter le pays

«L’avenir du Maroc réside dans sa jeunesse, dans une jeunesse plus qualifiée, urbanisée et connectée au reste du monde». Or, plusieurs limites pèsent sur son avenir: risque de ne pas trouver de travail, de recevoir une éducation de mauvaise qualité et de ne pas pouvoir s’élever dans la société. La jeunesse est traversée par un malaise qui s’exprime notamment par la volonté de nombreux jeunes de quitter leur pays pour tenter leur chance à l’étranger. La Banque mondiale cite une enquête réalisée par la Fondation européenne pour la formation qui révèle que  «59% des jeunes Marocains âgés de 18 à 29 ans souhaiteraient quitter le pays, dont une grande partie de manière définitive».

Prix du logement: 6 à 8 fois le revenu annuel!

La croissance des villes devrait s’accompagner de politiques adaptées. L’une des principales insuffisances relevées est liée à  la planification urbaine et la spéculation foncière. Ces deux éléments ont causé une limitation structurelle de l’offre de foncier constructible dans les grandes villes, alimentant ainsi l’inflation des prix de l’immobilier. Ce qui pèse lourdement sur le budget des ménages, accroit leur endettement et contribue de façon déterminante à l’étalement urbain. «Dans la plupart des pays développés, les ménages acquièrent leur logement à un prix équivalent à 3 ou 4 fois leur revenu annuel. Lorsqu’il dépasse ce taux, les experts considèrent qu’on peut parler de bulle immobilière», souligne le rapport.
Or, dans le cas du Maroc, les ménages acquièrent leur logement à un prix équivalent 6 à 8 fois leur revenu annuel (hors logement social)! Ils sont donc contraints d’habiter dans les périphéries, lesquelles sont mal desservies en transports collectifs alors que plus de deux ménages sur dix seulement possèdent une voiture individuelle.

La productivité quasi inchangée depuis 1970!

Le constat est sans appel: Au  Maroc, la productivité totale des facteurs  (PTF) n’a quasiment pas évolué depuis les années 1970. «L’efficacité avec laquelle les pays sont capables d’utiliser leurs facteurs de production (travail et capital) et de transformer des biens intermédiaires en production finale est le principal élément explicatif de la convergence économique entre les pays», explique la Banque mondiale. Et d’ajouter, «cette convergence est difficile à engendrer durablement. En moyenne, une personne dans un pays riche produit en 9 jours ce qu’une personne dans un pays pauvre produit en une année».
Au Maroc, l’accélération de la croissance au cours des années 2000 est due à la hausse du taux d’investissement tiré par les grands projets d’infrastructure financés sur fonds publics: 34% du PIB en 2014. Or, sans amélioration de la productivité, le Maroc risque de connaître un ralentissement de sa croissance sur le moyen terme et de tomber dans la «trappe des pays à revenu intermédiaire».

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc