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Tribune

Le retour prochain de la flambée financière

Par Simon JOHNSON | Edition N°:4974 Le 06/03/2017 | Partager

Simon Johnson, ex-économiste en chef au FMI (Ph. SJ)

Début 2007, apparaissait la plus grave crise financière survenue en 80 ans, avec en point culminant 18 mois plus tard l’effondrement de Lehman Brothers et la propagation d’ondes de choc ressenties dans le monde entier. Un certain nombre de mesures gouvernementales désespérées nous ont permis d’éviter une nouvelle version de la Grande dépression, les dirigeants promettant de ne «plus jamais» avoir à affronter de tels risques. Responsables politiques et banques centrales ont pour cela amorcé un vaste processus de réformes nationales et de coordination internationale – le tout visant à réduire le risque d’un effondrement des très grandes banques.

Dix ans plus tard, et grâce à ces efforts, le système financier international est à certains égards plus sécurisé. Sur d’autres aspects, en revanche, la structure n’a pas véritablement évolué – et pourrait même être devenue plus fragile. Or, plutôt que de parfaire le processus de réforme, les dirigeants politiques des deux côtés de l’Atlantique semblent déterminés à défaire la plupart des mesures qui sous-tendent les progrès accomplis.
La décennie passée a vu s’opérer trois évolutions majeures. Tout d’abord, un certain nombre de sociétés financières ont fait faillite, et cela pour de bonnes raisons: soit leur modèle financier était défaillant, soit les sociétés concernées étaient mal gérées, voire une combinaison des deux. Dans le même temps, celles des sociétés financières qui s’avéraient plus solides ont gagné en parts de marché.

Deuxièmement, le financement des banques s’est détourné de l’emprunt pour privilégier davantage les capitaux. Avant la crise, nombre de grandes banques ne se finançaient qu’à hauteur de moins de 2% par les capitaux – ce qui signifie qu’elles étaient financées à plus de 98% par l’endettement. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Troisième évolution, des restrictions existent désormais sur les activités des banques les plus importantes. La fameuse règle Volcker empêche aujourd’hui les banques basées aux États-Unis de se livrer à des activités de négociation pour compte propre – une forme de spéculation en interne. Dans plusieurs autres pays, les superviseurs bancaires font aujourd’hui preuve d’un plus grand scepticisme quant à la prise de risque dite sophistiquée. La prudence est devenue le mot d’ordre.
Seulement voilà, tous ces accomplissements pourraient malheureusement se révéler éphémères. Les puissants entendent aujourd’hui voir levées les restrictions imposées aux banques basées aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Il faut par exemple s’attendre à ce que la règle Volcker subisse d’importantes pressions de la part de Goldman Sachs, à l’heure où plusieurs de ses anciens acteurs occupent désormais des postes élevés au sein du gouvernement américain.

Gary Cohn, ancien président et directeur de l’exploitation de Goldman Sachs, est aujourd’hui à la tête du Conseil économique national du président Donald Trump, et entend assouplir les exigences liées aux capitaux (en permettant aux banques un financement plus important par l’endettement) afin de dynamiser l’économie. C’est exactement ce qui a eu lieu au début des années 2000. Si Cohn parvient à ses fins, les conséquences seront les mêmes: catastrophiques.
La vision des dirigeants quant aux politiques à appliquer se trouve façonnée par leur propre vision du monde, par leur propre expérience. Lorsqu’une personne a été violemment impactée par une crise financière, il est peu probable que cette personne aspire à connaître à nouveau le même drame.

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En revanche, lorsqu’un individu en a généreusement tiré profit – en achetant par exemple des actifs à des prix très intéressants au plus bas du cycle, ou en gagnant des parts de marché – il ne faut pas s’attendre à ce que cette personne privilégie particulièrement la prudence. Le sénateur américain Jack Reed souligne clairement ce point en s’interrogeant sur la pertinence de la désignation de Steve Mnuchin – ancien vice-président exécutif de Goldman Sachs – au poste de secrétaire du Trésor :«Celui qui bâtit sa propre fortune en procédant à des saisies immobilières au détriment de ses compatriotes américains ne réunit pas, selon moi, les valeurs nécessaires pour être secrétaire du Trésor. Au vu de son parcours, je ne suis pas convaincu que M. Mnuchin soit capable d’assainir le marais, et j’ai bien peur qu’il finisse par truquer encore davantage le système en faveur du top 1%, au détriment de la classe moyenne américaine».
Le Sénat a néanmoins confirmé la nomination de Mnuchin, ce qui semble annoncer la fin d’un cycle.

Comme le soulignent les travaux menés par James Kwark et moi-même dans notre ouvrage intitulé 13 Bankers, la dérégulation financière des années 1980 et 1990 a conduit à un boom de l’immobilier au début des années 2000, lequel a posé les bases d’un éclatement de la bulle financière en 2008, qui a finalement amorcé une nouvelle vague de réformes à partir de 2010. Bien que ces réformes aient été sérieuses, elles ne sont pas allées assez loin, et peuvent faire l’objet d’une marche arrière sans trop de difficultés. C’est précisément ce à quoi s’emploie l’administration Trump.

Les grandes banques sont vouées à croître, et les exigences de niveau de capitaux à diminuer. Il faut s’attendre à ce que les pratiques raisonnables de gestion du risque retombent en désuétude, et à ce que les puissants tirent à nouveau profit des cycles d’emballement-effondrement. Nous pouvons craindre un creusement des inégalités, et encore davantage de pauvreté induite par la crise.

Les électeurs «n’ont pas besoin des savants calculs de Wall Street»

Depuis 2008, la concentration du système financier mondial s’est accentuée à plusieurs égards majeurs. Les plus grandes banques américaines ont affiché de bons résultats par rapport à leurs concurrentes, parmi lesquelles les principales banques européennes. Ainsi, sur les marchés clés – et au sein des infrastructures financières les plus essentielles à travers le monde – les établissements bancaires tels que JPMorgan Chase demeurent beaucoup trop importants pour qu’on les laisse mettre la clé sous la porte. Bien que la finance apparaisse parfois compliquée, l’enjeu est tout à fait clair. Comme l’a récemment très bien résumé le sénateur américain Jack Reed: «Mes électeurs n’ont pas besoin des savants calculs et formules de Wall Street pour comprendre l’importance et l’évolution positive que représente la réforme de Wall Street consistant à maintenir sous contrôle l’appât inconsidéré du gain, la nécessité que représente la protection des consommateurs et de leurs salaires durement gagnés, ou encore la préservation des familles au sein des foyers plutôt que la saisie et l’expulsion».

Traduit de l’anglais par Martin Morel
Copyright: Project Syndicate, 2017.
www.project-syndicate.org

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