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Société

«Seule la pensée nous sauvera de cette guerre symbolique»

Par Youness SAAD ALAMI | Edition N°:4965 Le 21/02/2017 | Partager
Le processus de lutte contre le radicalisme est complexe
L’Islam n’est qu’un moyen d’embrigadement et de manipulation
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Dounia Bouzar a participé au colloque de Fès sur la déradicalisation de la pensée sous haute surveillance. L’anthropologue française controversée jouit d’une protection rapprochée. Elle croit à la déradicalisation et brave les menaces de Daech  (Ph. YSA)

- L’Economiste : Y a-t-il une recette miracle pour déradicaliser la société?
- Dounia Bouzar:
Non, je ne pense pas qu’il y a une solution miracle. Mais déjà il faut arrêter de nier qu’il y a un processus qui amène la radicalité et que ce n’est pas l’Islam par essence. L’Islam n’est qu’un moyen de la manipulation. Quand on ait compris cela, on va comprendre que les recruteurs utilisent des moyens différents, proposent des motifs d’engagement différents qui sont adaptés à la psychologie et au niveau social et culturel de chaque jeune et qu’ils sont très entraînés.
Nous allons mieux lutter contre le radicalisme si on accepte de comprendre que ce processus est complexe, plutôt que croire que ce serait la religion en elle-même qui puisse provoquer cet effet de radicalité. Quand cette compréhension sera acquise, la société, française en tout cas, sera plus cohérente pour mieux lutter contre la déchéance, du fait qu’elle fera un diagnostic plus fin. Si elle veut continuer à croire que c’est l’Islam alors elle fait le jeu de Daech. Elle ne combat pas, mais alimente la radicalité et devient contre-productive. Il s’agit là d’un radicalisme contre l’autre.

- Quel est le rôle des médias dans ce combat ?  
- Les médias sont le reflet des représentations négatives sur l’Islam qui serait une religion à part qui aurait des caractéristiques particulières. La façon d’appeler les musulmans «normaux» des musulmans modérés dans les discours médiatiques ou politiques français est déjà symptomatique de cette vision du monde où quelqu’un qui «est très musulman est forcément quelqu’un qui est très dangereux», susceptible de passer à l’acte et qu’il faudrait être un «tout petit peu musulman pour ne pas être un terroriste». Déjà, juste cette façon de poser les choses plusieurs fois par jour dans la télévision et les radios installe une ambiance négative avec un postulat et des spécificités musulmanes. Ce qui empêche les chercheurs, les journalistes, les psychologues et les éducateurs d’avoir une bonne appréhension du processus. Ceci est contre-productif. Et ce n’est pas fortuit si la France est en hit parade de la radicalité. En témoignent les 20.000 familles qui ont appelé la police pour dire «mon enfant est en train de se faire radicaliser». C’est énorme. Appeler la police veut dire qu’on a confiance dans les institutions de l’Etat. Vous imaginez bien que ce ne sont pas toutes les familles concernées. Ce sont seulement les gens qui ont les moyens de se payer un avocat ou qui font confiance à la police. C’est un petit bout de l’iceberg. Ce qui veut dire qu’il y a un contexte favorable pour que les recruteurs puissent alpaguer les jeunes. D’où mon appel pour une remise en question de nommer les choses dans les médias et les discours politiques.

- Le colloque de Fès serait-il une réponse aux amalgames?
- Le colloque de Fès est un espace de ressourcement et d’espoir pour de nombreux chercheurs. C’est une plateforme de pensée où l’on n’a pas besoin de choisir son camp. On n’est en espace de guerre et il y a une troisième place pour déconstruire, analyser et penser. Et il n’y a que ça qui nous sauvera de cette guerre symbolique: la pensée.o

Propos recueillis par,
Younes SAAD ALAMI           

 

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